« Dès que l’on introduit la concurrence, les prix de l’électricité ne reflètent plus le coût moyen »

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Aurélien Bernier, journaliste et essayiste spécialiste des politiques énergétiques et environnementales, auteur de L’énergie hors de prix. Les dessous de la crise, paru le 6 octobre aux éditions de l’Atelier. Nous revenons avec lui sur les principales conclusions de son enquête sur la crise énergétique actuelle.

Le Monde de l’Énergie —Depuis l’automne 2021, les prix du gaz et de l’électricité ont connu une série de flambée dans l’Union européenne. Dans votre récent ouvrage, vous contestez les explications des gouvernements européens sur cette hausse des prix. Pouvez-vous, tout d’abord, nous donnez un aperçu de cette « thèse officielle » ?

Aurélien Bernier —La crise des prix du gaz et de l’électricité débute à la fin du printemps 2021, d’abord dans les pays d’Europe du Sud, avant de se propager à tout le continent. Au départ, les gouvernements et l’Union européenne pensent qu’il s’agit d’une hausse passagère et l’attribuent à une reprise économique « chaotique » après les confinements du COVID, avec des éléments d’explication assez vagues. Ce qui est frappant, c’est qu’à partir de l’invasion russe en Ukraine en février 2024, la Commission européenne fait de cette guerre la cause unique de l’inflation énergétique.

Le Monde de l’Énergie —Votre analyse vous a conduit à préférer une autre explication, plus technique et sur le temps long. Pouvez-vous nous la résumer ?

Aurélien Bernier —Cette flambée des prix a une cause structurelle : les marchés dérégulés du gaz et de l’électricité ne permettent pas de planifier correctement, sur le long terme, le fonctionnement des systèmes énergétiques. Tout au long des années 2010, avec une offre importante de gaz naturel liquéfié, les prix du gaz sont restés bas. Or, pour libéraliser le secteur, l’Union européenne avait poussé au remplacement des contrats d’achat à long terme par des contrats de court terme. Avec peu de visibilité et un « signal prix » décourageant, les opérateurs n’ont pas suffisamment investi. Lorsque la demande a augmenté d’un coup en 2021, les prix ont flambé. La hausse s’est transmise aux marché de l’électricité, sur lequel l’ouverture à la concurrence avait conduit à modifier le mécanisme de formation des prix.

Le Monde de l’Énergie —Pourquoi estimez-vous que, sans refonte profonde des marchés européens, cette volatilité des prix va se poursuivre, et même s’accentuer ?

Aurélien Bernier —Sauf en situation de surproduction, la volatilité des prix est inhérente aux marchés de court terme. Les contraintes techniques du secteur de l’électricité renforcent encore les risques de fluctuations extrêmes, car il faut en permanence équilibrer l’offre et la demande alors que l’électricité ne se stocke quasiment pas. A partir du moment où l’on introduit la concurrence, les prix de l’électricité se forment en Bourse (sur le marché Spot, au comptant) et ils ne reflètent plus le coût moyen. En effet, la dernière centrale qui doit être mise en route pour équilibrer le réseau à l’instant t peut appartenir à un opérateur privé. A la différence d’un opérateur public en situation de monopole, celui-ci ne la démarrera que s’il gagne de l’argent. La Bourse doit donc lui garantit une rémunération suffisante. C’est la formation du prix au coût marginal : pour mettre toutes les filières en concurrence il faut un seul prix de l’électricité à chaque instant, et pour être sûr que la dernière centrale nécessaire soit démarré, ce prix doit être fixé au moins au niveau du coût de fonctionnement de la centrale la plus chère. Comme ce sont les énergies fossiles qui sont le plus souvent dans cette position dite de « marginalité », c’est à dire d’assurer l’équilibre du réseau, ce sont elles qui fixent le plus souvent le prix de l’électricité en Bourse. Voilà pourquoi la flambée du gaz s’est immédiatement transmise à l’électricité. Or, les choses ne peuvent pas s’arranger rapidement, car le sous-investissement dans la production gazière, mais aussi dans les moyens de pointe de production électrique, prendra des années pour être corrigé. A supposer d’ailleurs qu’il le soit, car la situation est très incertaine pour les investisseurs potentiels.

Le Monde de l’Énergie —Que recommandez-vous pour éviter ce scénario catastrophe ?

Aurélien Bernier —L’électricité cumule la plupart des exceptions à la théorie des marchés efficients. C’est une folie de vouloir en faire une marchandise comme une autre car il s’agit d’un bien essentiel pour tous et hautement stratégique pour les Etats. Même s’il se stocke davantage et qu’il couvre des usages moins nombreux, le raisonnement vaut aussi pour le gaz. Le monopole public est beaucoup plus sûr que le marché, car ses arbitrages tiennent normalement compte du moyen et du long terme, de l’articulation entre la production d’énergie et ses usages, de l’intérêt commun. Sur ces trois aspects, le marché est aveugle par définition. Voilà pourquoi il faudrait, à mon sens, revenir à des monopoles publics intégrés à l’échelle de chaque Etat, avec des échanges bilatéraux aux frontières. Mais contrairement à ce qui a été fait jusqu’à présent, il faudrait aussi donner la priorité absolue aux politiques de maîtrise de l’énergie. Ça aussi, le marché est incapable de le faire.

Le Monde de l’Énergie —Les tentatives actuelles de réforme du marché de l’énergie de l’UE vous semblent-elles répondre à cette problématique ?

Aurélien Bernier —L’Union européenne ne veut en aucun cas toucher au fonctionnement des marchés Spot, ce qui se comprend : l’ouverture complète à la concurrence a besoin de ces marchés au comptant qui fixent le prix à partir de la théorie du coût marginal. Mais Bruxelles est aussi pressée par les industriels gros consommateurs d’énergie qui, après avoir réclamé la concurrence en pensant qu’elle ferait baisser les prix, réclament à présent davantage de stabilité. La « réforme » consiste donc à développer, à côté des marchés actuels qui resteront inchangés, des marchés de long terme sur lesquels les gros consommateurs pourront s’approvisionner. Mais pour les ménages et les petites entreprises, cela ne changera rien. Au contraire, ils subiront de plus en plus directement les fluctuations boursières, puisque la Commission européenne souhaite développer une tarification plus « dynamique ». En période de pointe, si le mégawattheure flambe, le courant sera encore plus cher pour le consommateur final. Les compteurs numériques permettent de proposer facilement ce type de contrats. En matière de précarité des ménages et d’économie locale, ce serait une catastrophe.

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COMMENTAIRES

  • « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément » ou encore « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément ».
    Rien à ajouter, c’est Nicolas Boileau, un bon copain, qui a écrit cette maxime et tous ceux qui l’on lue et comprise , l’appliquent pour leur plus grand bien de ceux qui l’écoutent.
    Il est probable que Aurélien Barnier soit aussi un copain de Nicolas Barnier.

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