La décarbonation française sera collective ou ne sera pas !

La décarbonation française sera collective ou ne sera pas !

Ce 13 juillet a lieu a Bercy la conférence d’ouverture de l’Alliance Pacte PME, en présence de la ministre déléguée chargée des Petites et Moyennes Entreprises, du Commerce, de l’Artisanat et du Tourisme, Olivia Grégoire : pour l’occasion, Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à François Perret, Directeur général de Pacte PME, pour nous détailler les ambitions de ce dispositif dédié à la décarbonation des petites et moyennes entreprises françaises.

Le Monde de l’Énergie —En quoi la décarbonation des PME est-elle un défi pour la France ? Quelle est la part des émissions de GES issues des PME ?

François Perret —La stratégie nationale bas carbone (SNBC) fixée par l’Etat prévoit de réduire les émissions françaises de 55% entre 1990 et 2030. Pour atteindre l’objectif de 270 millions de tonnes de CO2 émises en 2030 (contre 410 millions de tonnes l’an dernier), tous les secteurs de l’économie française devront réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre. Cet effort global concerne toutes les filières puisque les transports (30 %), l’industrie (19 %), le bâtiment (18 %) et l’énergie (10 %) représentent, à eux seuls, plus de trois quarts des émissions de gaz à effet de serre de l’Hexagone.

Mais pour atteindre la neutralité carbone en 2050, il ne sera pas suffisant de faire porter l’effort uniquement sur les très grandes entreprises. La France compte pas moins de 146 000 PME qui représentent environ 30 % de l’empreinte carbone de la France, selon une estimation Bpifrance le Lab. Certaines estimations, comme celles de la Commission européenne, aboutissent même à imputer jusqu’à 63% des émissions de CO2 du continent aux petites et moyennes entreprises.

J’ajoute que les PME impactent le bilan des émissions de gaz à effet de serre des grandes entreprises puisque les émissions indirectes des grandes entreprises liées à leurs fournisseurs (ce qu’on appelle le « scope 3 ») représentent une part significative de ces émissions : en moyenne de 6 à 35% des émissions totales selon les secteurs.

Une stratégie ambitieuse de décarbonation de l’économie française ne peut donc faire l’impasse sur les entreprises de petite et moyenne taille, tout particulièrement celles évoluant dans l’industrie manufacturière.

Le Monde de l’Énergie —Comment l’alliance portée par Pacte PME, missionnée par l’État, entend répondre à cette problématique ?

François Perret —Bien que très largement conscients du défi environnemental, beaucoup de dirigeants de PME hésitent encore à engager une démarche formelle de décarbonation. Beaucoup se disent que cela va leur coûter cher, prendra du temps. Surtout, ils ne disposent d’aucune vue précise du marché de l’accompagnement, qui les amènerait à choisir avec discernement tel opérateur plutôt que tel autre.

En l’absence d’obligation réglementaire et compte tenu des crises successives auxquelles elles ont été confrontées (crise sanitaire en 2020-2021, crise énergétique aujourd’hui…), un certain nombre de PME pourraient être tentées de renoncer au moins provisoirement à une action volontariste.

L’Alliance Pacte PME pour la décarbonation et la transition énergétique a précisément pour ambition d’embarquer ces entreprises, de les aider à accomplir ce travail de manière simplifiée et solidaire, grâce à une entraide entre PME et grandes entreprises.

Avec sept grands comptes mobilisés à ce jour (Aéroports de Paris, Bouygues construction, EDF, Engie, Sanofi, Schneider Electric et Thales), Pacte PME proposera prochainement à chaque PME identifiée par au moins un membre grand compte de son alliance un dispositif d’accompagnement complet, choisi en fonction de son profil (son appartenance sectorielle, sa taille, sa localisation géographique, sa maturité sur le sujet carbone, etc.).

Nous entendons ainsi rompre avec la solitude de l’entrepreneur industriel, qui ne sait souvent pas à qui s’adresser sur le sujet de la transition énergétique, comment s’y prendre et quels moyens engager dans le processus de décarbonation.

Le Monde de l’Énergie —Pourquoi choisir l’accompagnement de PME par des grands groupes ? Quelles mesures concrètes vont être mises en place d’ici 2025 ?

François Perret —Toute la force de notre dispositif réside précisément dans le fait qu’il est « collectif ». Les grands comptes s’engagent pour la décarbonation des PME, apportent leur expérience, des informations, de précieux conseils. PME et grands comptes, une fois les bilans carbone réalisés et les plans d’action réalisés, pourront travailler ensemble à l’élaboration des solutions technologiques utiles pour respecter la trajectoire d’émission qui sera définie.

Cette initiative que nous lançons est à la fois inédite par son ampleur, avec plus de 15% des PME industrielles françaises visées par notre action, et par sa méthode, qui relève d’une logique de co-construction public-privé. C’est en effet l’Etat (via la direction générale des entreprises à Bercy) qui mandate Pacte PME pour piloter le dispositif. Et c’est Pacte PME qui s’appuie sur ses grands comptes adhérents pour embarquer et accompagner, avec les opérateurs privés, les petites et moyennes entreprises.

Concrètement, dès le début de l’automne, plusieurs centaines d’entreprises pourront démarrer un bilan carbone, en s’appuyant sur un opérateur dédié, spécialement choisi en fonction des besoins d’accompagnement exprimés par les PME à l’issue d’une première « enquête de maturité », à laquelle plus de 150 entreprises ont déjà répondu à ce jour.

Le dispositif va monter en puissance, avec 400 PME accompagnées dans les douze prochains mois, jusqu’à atteindre 3 400 entreprises fin 2025. Et pourquoi pas davantage.

Le Monde de l’Énergie —3 400 PME sont concernées, soit 2,3 % des 146 000 PME de France. Le dispositif est inédit par son ampleur, sera-t-il étendu ? Comment toucher les autres PME ?

François Perret —L’ambition est en effet élevée, car à la hauteur du défi de la décarbonation des PME françaises.

Pour y parvenir, nous disposons de plusieurs atouts. Le premier, c’est notre réservoir de grands comptes adhérents, qui pourra s’enrichir d’autres entreprises réfléchissant déjà à nous rejoindre, tant du côté des très grandes entreprises que des entreprises de taille intermédiaire (ETI).

Nous démarrons avec 7 grands comptes, un objectif de 15 à l’horizon 2024-2025, que nous espérons bien dépasser progressivement.

Pour toucher les PME, il faut certes être « légitime » pour le faire – ce que sont les grands donneurs d’ordres à l’égard des PME fournisseurs de leurs filières. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut aussi trouver les mots pour convaincre les chefs d’entreprise. Et faire comprendre aux PME que le processus de décarbonation est moins une contrainte qu’une opportunité. Car il va les amener à innover, revoir leurs procédés industriels, repenser l’ensemble de leur stratégie et leur management. Avec une véritable transformation écologique de l’entreprise à la clé. Une transformation, qui peut se muer en atout différenciant dans la compétition internationale.

Nous réfléchissons aussi à ouvrir notre dispositif à de nouveaux partenariats, en direction des fédérations professionnelles sectorielles mais aussi des organisations patronales, comme le MEDEF et la CPME, très concernés pour leurs adhérents. Notre alliance devra aussi, le moment venu, pouvoir faire l’objet d’un déploiement territorial, en nous appuyant sur les grandes collectivités, et tout particulièrement les Régions et les Métropoles.

Je vais le dire clairement : la décarbonation française sera collective ou ne sera pas ! Il faut créer un véritable élan national et territorial si l’on veut atteindre les objectifs quantifiés européens et français.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, quelles mesures ou leviers préconisez-vous pour accélérer la décarbonation des PME au niveau français et européen ?

François Perret —Pacte PME ne se vante pas d’être un acteur qui donnerait des leçons ou même des conseils aux pouvoirs publics à quelque échelle que ce soit. Nous savons à quel point la tâche de l’exécutif communautaire et national est lourde. De notre côté, nous sommes une organisation agissante, entièrement dédiée à l’opérationnel, autour d’une force collective, prenant appui sur ses adhérents : grands comptes, organisations professionnelles et, depuis 2022, ETI et PME qui peuvent désormais nous rejoindre comme membres.

Au niveau européen, on voit bien que les choses bougent. La nouvelle Directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), publiée le 16 décembre 2022, concernera bientôt 50 000 entreprises européennes, avec pour objectif de normaliser l’information extra-financière. C’est une étape importante dans la définition d’objectifs plus ambitieux en matière de RSE, avec un périmètre d’application qui s’élargira progressivement entre 2024 et 2028. Prenons le temps d’observer à partir du 1er janvier prochain la mise en place de ce dispositif.

Sur le terrain hexagonal, les lignes bougent aussi, tout particulièrement avec le projet de loi industrie verte, prochainement soumis à l’examen parlementaire. Il y a beaucoup de bonnes choses dans le texte initial, dont celles se raccrochant à l’objectif de « favoriser les entreprises vertueuses dans toutes les interventions de l’Etat » (notamment la commande publique).

Le cadre législatif et réglementaire est progressivement plus favorable à la bonne prise en compte de l’impératif climat. Pacte PME, en jouant tout le rôle qui est le sien, apportera toute sa contribution dans les mois et les années qui viennent à ce mouvement. Quitte à ouvrir de nouvelles perspectives pour accompagner les PME avec le soutien des grands groupes, avec des objectifs allant potentiellement au-delà ou prolongeant ceux de la décarbonation : promotion d’une économie circulaire ; respect de la biodiversité, etc.

C’est ensemble – grands comptes, ETI et PME – que nous voulons façonner le nouveau modèle productif de demain. Un modèle toujours plus respectueux de la planète et de celles et ceux qui y vivent.

 

François Perret

Haut-fonctionnaire passé en cabinet ministériel et dans les services de l’Etat, conseiller scientifique du directeur général de l’ESCP et professeur dans cette même école, François Perret se consacre aujourd’hui à l’optimisation des relations entre grands comptes et PME pour stimuler la croissance et l’emploi. Cette double compétence public-privé lui a permis d’être nommé Ambassadeur à l’épargne salariale auprès du Gouvernement en 2019 (poste qu’il occupe toujours aujourd’hui), d’entrer à la société d’économie politique deux ans plus tard et d’acquérir une vision précieuse des enjeux et mécanismes salariaux à l’œuvre aujourd’hui, ainsi que des solutions pour mieux répartir les fruits de la croissance.