« La communication sur la planification écologique ressemble à un exercice d’école »

« La communication sur la planification écologique ressemble à un exercice d’école »

Dans cet entretien au Monde de l’Énergie, Brice Lalonde, président d’Equilibre des énergies, ancien ministre de l’environnement et ancien ambassadeur des négociations internationales sur le climat, revient sur les dernières annonces de l’exécutif français en matière de planification écologique.

 

Le Monde de l’Énergie —Le gouvernement a récemment présenté sa nouvelle feuille de route pour la planification écologique, dans la foulée d’une intervention télévisée du président de la République Emmanuel Macron. Quelles sont ses lignes de force ?

Brice Lalonde —Pour commencer, le gouvernement a choisi la planification, une « ardente obligation » qui résonne avec l’innovation des politiques industrielles européennes et la recherche d’une souveraineté accrue. L’Etat stratège est de retour, voire l’Etat dirigiste. Il s’appuie sur le travail du secrétariat à la planification résumé dans le document Mieux Agir. Le plan est rationnel, c’est la chasse au CO2. La décarbonation de l’énergie est l’épine dorsale, avec une montée en puissance de l’électrification, dont le président a donné des exemples dans les transports. A cet égard l’Etat voudrait réglementer le prix de l’électricité, sans annoncer s’il s’agit de modifier le marché européen ou de tordre le bras à EDF.

Sobriété et innovation sont appelées à la rescousse du plan. La décarbonation doit aller de pair avec la réindustrialisation et la création de valeur afin de contribuer à la compétitivité économique de la France, avec les usines de batteries et le développement attendu des pompes à chaleur. Reprenant une expression de Giscard d’Estaing, le président Macron choisit une écologie « à la française », qui refuse la cure, qui doit être juste et accessible à tous. Préférant l’incitation et l’investissement aux interdictions, le gouvernement, qui avait hésité, n’interdit pas le renouvellement des chaudières à gaz. Enfin la planification doit être déclinée dans les territoires, avec une panoplie de moyens, et la menace d’une mise à l’index des récalcitrants.

Le Monde de l’Énergie —Ces orientations vous semblent-elles à la hauteur de l’urgence climatique ? Sont-elles réalistes dans le contexte économique et politique actuel ?

Brice Lalonde —Le gouvernement s’inscrit dans le programme européen « paré pour moins 55% » (Fit For 55) qui cible une neutralité carbone en 2050. Il devance l’accord de Paris qui vise plutôt une date proche de la fin du siècle. Il n’y a donc pas inaction ou renoncement, mais plutôt une accélération qui devrait effacer les retards. Ce qui paraît certain malheureusement, c’est que la limite des 1,5°C d’augmentation de la température sera dépassée. Aussi l’adaptation au changement climatique va prendre de plus en plus d’importance. Elle n’est plus un vague accompagnement de la décarbonation, mais une politique à part entière. Un plan a été annoncé, Nous l’attendons. Déjà le ministre de l’écologie, Christophe Béchu, nous appelle à nous adapter à une hausse de 4°C dans les prochaines années.

La situation économique de la France, notamment son endettement, va évidemment peser sur ses capacités d’investissement. Le gouvernement espère que la croissance sera au rendez-vous. Il serait souhaitable de créer une structure ad hoc pour financer la transition, la sortir du budget et des contraintes européennes, et prévoir un remboursement des emprunts gagé sur les recettes futures des productions d’énergie nationales, à la façon de la Caisse nationale de l’énergie à la Libération. Enfin il faudra bien comprendre qu’il est difficile de faire la guerre et, en même temps, lutter contre le changement climatique. Je suis effaré d’assister à une escalade en Ukraine sans initiative de paix. Je crains la guerre mondiale.

Le Monde de l’Énergie —Comment la France pourrait encore accélérer sa décarbonation ? Quelles sont les « points aveugles » des annonces gouvernementales ?

Brice Lalonde —Le président a insisté à plusieurs reprises sur la sortie du charbon qui n’est plus l’enjeu français depuis belle lurette. Cela donne un côté Tartarin. En revanche la reculade sur le gaz fossile est plus problématique. Elle semble révéler que le gouvernement ignore les inquiétudes grandissantes devant la montée de la concentration de méthane dans l’atmosphère. Il eut été plus utile de fixer des calendriers à la sortie du gaz fossile. Le recours à la biomasse pour remplacer le charbon ou le gaz fossile me paraît surévalué. La ressource est limitée si l’on veut conserver une agriculture qui produise de la nourriture dans le respect de la biodiversité et des puits de carbone. Des conflits vont apparaître dans son emploi. Le gouvernement devra arbitrer, par exemple savoir si la France lancera une filière pour les carburants de synthèse de l’aviation et du transport maritime.

Le président appelle à un pacte de stabilité européen. Il faudrait savoir ce que ça veut dire. Peut-être une pause dans la législation et l’insistance mise sur la mise en œuvre du paquet voté. De fait un nouveau cycle européen va s’ouvrir en juin prochain et l’on craint des votes de réaction contre la politique écologique européenne. Autant il faut se garder des surenchères, autant des remises en cause seraient néfastes. La transition réclame une persévérance tenace. Cependant en France il me semble qu’il faut mieux poser les rails de la rénovation des logements et corriger les erreurs du DPE sous peine d’injustices sociales. Je pense à l’incroyable pénalisation de l’électricité, totalement à contre-courant de la planification. Sur 5 millions de passoires thermiques, un bon million de logements n’y sont classés que parce qu’ils sont chauffés à l’électricité.

S’il y a des absents, ce pourrait être le numérique qui, manifestement, accompagnera la décarbonation dans tous les domaines, notamment l’accompagnement de la sobriété et du partage, et le déploiement des solutions flexibles. C’est aussi dans une moindre mesure l’avenir de l’Europe elle-même si elle doit devenir un acteur de poids dans les négociations internationales sur le climat. Elle n’a plus le monopole de la stratégie climatique. La Chine et les Etats-Unis ont la leur. La stratégie américaine a sans doute inspiré le choix de l’incitation du président Macron. L’Europe taxe les émissions. Les Etats-Unis subventionnent les réductions.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, estimez-vous que la parole scientifique sur le changement climatique est assez prise en compte par l’exécutif ?

Brice Lalonde —Je ne crois pas que le gouvernement méconnaisse la parole scientifique. C’est plutôt la politique qui est en défaut. La communication sur la planification ressemble à un exercice d’école. C’est bien calibré, il n’y a pas d’erreur. Mais pas non plus d’idéal, d’entraînement, de mobilisation vers des lendemains enthousiasmants. A écouter le président, tout paraît sous contrôle et nos concitoyens peuvent faire confiance à Madame Borne, laquelle avait pourtant affirmé en 2019 qu’il fallait fermer 14 réacteurs nucléaires. Bon, faisons confiance. Ce qui nous manque c’est le beau projet. Est-ce que le plan annoncé sur la biodiversité nous aidera à le formuler ? Les animaux, les arbres, les paysages, c’est plus vivant, c’est notre belle France.

Un groupe de scientifiques proposait récemment un projet Manhattan pour lutter contre le changement climatique. J’ai trouvé l’idée intéressante. Il faudrait la creuser.

Brice Lalonde

Ex-sous-secrétaire général de l'Onu, coordonnateur exécutif de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20), Brice Lalonde a également assuré des fonctions d'Ambassadeur chargé des négociations internationales sur le changement climatique pour la France de 2007 à 2011. Il fut secrétaire d'État puis ministre de l'Environnement de 1988 à 1992. Depuis décembre 2017, il est le président du groupement d'entreprises pour le climat Équilibre des Énergies, où il entend agir pour conjuguer décarbonation et prospérité.