Comment une baisse des prix peut cacher une forte hausse

Comment une baisse des prix peut cacher une forte hausse

Une tribune signée Jean-Jacques Nieuviaert, président de la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE).

 

Depuis le début 2023 les responsables politiques européens poussent un soupir de soulagement, car l’un de leurs cauchemars absolus, la hausse des prix de l’énergie, n’est, semble-t-il, plus qu’un mauvais souvenir.

Ainsi le prix du gaz, obsession des ministres de l’économie des Etats Membres, et qui, par ricochet, a justifié un appel à une réforme profonde du marché de l’électricité ainsi que la mise en place très laborieuse du MCM1, après avoir dépassé 300 €/MWh fin août 2022, s’est retrouvé en mars en dessous de la barre des 50 € sur le TTF. De même le prix de l’électricité en France (le baseload N+1), après avoir explosé tous les records à plus de 1 100 €/MWh, est retombé jusqu’à 148 €/MWh le 7 mars.

Ainsi, se fondant sur ces constatations, le gouvernement français nourrit l’espoir que cela pourrait alléger la charge budgétaire du bouclier tarifaire, qui est prévue à 11,6 Mds€ en 2023. Il pense même que celui-ci pourra être levé dès juillet !

Mais a-t-on vraiment raison de se réjouir et de considérer que le pire est derrière nous et que nous pouvons en fait envisager notre moyen terme énergétique avec beaucoup plus de sérénité qu’il y a six mois ?

En fait la réponse est malheureusement non, mais pour le comprendre, il faut s’écarter de l’immédiat court terme, comme le font systématiquement les médias et les responsables politiques, et prendre du recul par rapport à la mesure des prix. Car l’optimisme actuel met en danger aussi bien les ménages que nos entreprises.

A – La crise énergétique de 2022 n’a rien à voir avec celle de 2008.

L’angoisse par rapport à la hausse des prix s’explique par la survenance d’un phénomène qui n’avait jamais été enregistré auparavant en Europe, même pendant la grande crise financière de 2008. Pour la comprendre, il suffit de comparer les chiffres :

N.B. : Elec : Prix de gros en base à 1 an/ Charbon : Rotterdam / Gaz : PEG / Pétrole : Brent / Carbone : ETS à 1 an

Ces chiffres montrent :

  • Que la crise de 2022 est d’un tout autre niveau financier que celle de 20083. On ne peut même plus parler de crise en l’occurrence mais d’un tsunami spéculatif, qui ne peut se justifier uniquement par les angoisses générées par le conflit ukrainien. En effet, au milieu de cette explosion des prix, on constate que deux marchés non pas été si déstabilisés que cela, à savoir celui du charbon et surtout celui du pétrole, dont le niveau 2022 est resté inférieur à 2008. La spéculation a donc profité de la fragilité des nouveaux marchés développés par l’UE, ceux du gaz, du carbone et de l’électricité, qui ne disposent pas des effets stabilisants joués par les acteurs oligopolistiques des deux marchés les plus anciens. L’UE va donc débattre pendant encore de longues semaines de la nécessité de réformer son marché de l’électricité et incidemment ceux du gaz et du carbone, mais ce qui est clair c’est que le résultat constaté en 2022 est insupportable et inacceptable.
  • Et ce résultat est d’autant plus inacceptable, qu’il sert actuellement à cultiver l’autosatisfaction des gouvernements et de la Commission Européenne sur le fait que la crise énergétique n’est plus qu’un lointain souvenir.

B – Tout va pour le mieux, le tsunami est passé sans faire trop de dégâts.

En effet, quand on regarde les prix en ce début d’avril 2023 et que l’on se rappelle plus ou moins précisément de ceux qui ont été enregistrés aux pires moments de juillet et août 2022, on revient incontestablement de loin !

*Cours au 12 avril 2023

En quelques semaines, la plupart des prix ont baissé, avec une belle homogénéité, entre – 60 et – 85 %. Deux exceptions toutefois. L’une est logique, c’est le pétrole, car il avait moins progressé que les autres énergies. Quant au carbone, son évolution tient à des variables à la fois politiques (discussions sur la réforme de l’ETS) et financières (spéculation sur un marché qui présente des enjeux majeurs au niveau des futures politiques d’action climatiques).

Seulement il y a une faille dans le raisonnement et cette faille tient dans l’usage inconsidéré que les experts occidentaux font de la technique des pourcentages.

Il suffit de remarquer que quand on évoque une baisse de prix de – 80 % sur l’électricité en France, elle ne s’applique pas aux 93 € de la crise de 2008, mais au prix de la crise de 2022, soit 1 100 €.

C – En fait nous ne sommes pas sortis de la crise, nous sommes en plein dedans.

Les éléments extrêmes constatés en 2022, ne peuvent constituer une base de référence permanente, car ils sont insoutenables, y compris pour les spéculateurs, et ils ne constituent qu’un accident de l’histoire.

Pour analyser correctement le niveau actuel des prix, il faut cesser d’être hypnotisé par ces extrêmes et en revenir aux fondamentaux qui prévalaient avant l’émergence de la crise énergétique qui s‘est développée à l’automne 2021, c’est-à-dire bien avant la crise ukrainienne, et dont tout le monde semble avoir oublié l’existence.

De plus, depuis quelques jours, suite à la décision des membres de l’OPEC+ de réduire de nouveau leur production, et aux inquiétudes que les grèves frappant la maintenance suscitent sur la disponibilité réelle du parc nucléaire d’EDF, les prix sont repartis à la hausse

Comparons donc les prix d’avril 2023 avec ceux qui avaient cours à la même période de 2021, et en évitant par contre la référence avec ceux de 2020 qui avaient été artificiellement déprimés par les conséquences économiques de l’épidémie de Covid-19.

Au regard de ce résultat est-il nécessaire de faire un long commentaire ?

Les prix actuels sont, à l’exception du pétrole, entre + 80 et + 300 % plus élevés que les fondamentaux qui avaient cours avant la crise énergétique de l’automne 2021, et leur niveau repose toujours sur des causes structurelles qui avaient été relevées à l’époque et qui avaient déjà généré des appels à la réforme des marché énergétiques de l’UE.

Il s’agit donc de revoir complétement la politique d’approvisionnement en énergie fossile de l’UE et de sortir le plus rapidement possible de cette incohérence consistant à vouloir fournir l’UE sur la base de marchés spots. Il faut également prendre conscience que l’abandon du gaz russe et le virage pris en faveur du GNL va créer une élévation définitive du prix du gaz importé en Europe. Ceci conduit donc à la nécessité de diminuer rapidement son utilisation et d’accélérer l’électrification de l’économie européenne, ce qui implique, en particulier, un recours renforcé à l’énergie nucléaire.

Les gouvernements, au lieu de se bercer d’illusions, doivent tenir compte de ces réalité, car, autrement, nous allons vers un désastre tant sur le plan social au niveau des ménages, que sur le plan industriel, avec la perte de compétitivité que cela implique et donc la reprise inexorable des processus de délocalisation.

1 Mécanisme de Correction du Marché mis en vigueur le 1er février 2023.

2 A remarquer qu’en 2022 l’écart significatif entre les prix français et allemand tient aux problèmes rencontrés par le parc nucléaire d’EDF.

3 Et pourtant en 2008, le prix de 92 € avait conduit au Tartam, puis un peu plus tard à la mise en place de l’Arenh.

Jean-Jacques Nieuviaert

Titulaire d’un doctorat d’Etat d’économie politique, il a travaillé pour l’Université de Lille, pour l’école de commerce de l’EDHEC, puis pour EDF, à divers postes. De 2011 à 2017, il a été Chief Economist de l’Union Française de l’Electricité. Il a enfin fondé la Société d’Etudes et de Prospective Energétique (SEPE), qui conseille notamment les électriciens japonais du JEPIC, EDF (Stratégie, Grands comptes, Université Groupe…), Eurogroup Consulting, l’Iris, la Défense Nationale et La Mondiale.