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Climat : plaidoyer pour l’équivalent-radiateur

Un article signé Thibault Laconde (Blog : Energie & Développement)

En tant que “professionnel” de la lutte contre le changement climatique, je suis régulièrement frappé par le contraste entre l’urgence existentielle, presque la panique, que je ressens et la légèreté avec laquelle nombre de mes interlocuteurs et la société dans son ensemble traite ce phénomène. Je ne crois pas être le seul…

Je pense que la façon dont nous mesurons le changement climatique y est pour quelque chose et j’aimerais vous proposer une façon, à mon avis, plus efficace de communiquer sur l’ampleur du phénomène.

Pourquoi les degrés ne marchent pas

Cela semble naturel : le changement climatique (à fortiori si on l’appelle réchauffement) s’exprime en température et se meure en degrés.

Exprimé de cette façon, le réchauffement actuel est évalué depuis la fin du XXIe siècle et très bien modélisé à l’échelle globale depuis les années 70 : l’incertitude porte beaucoup plus sur nos émissions de gaz à effet de serre dans les années qui viennent que sur leurs effets.

Les ordres de grandeurs sont désormais largement connus : à la louche, nous avons déjà gagné un degré par rapport au XIXe siècle et, en fonction de ce que nous émettons, le mercure devrait encore monter de 1 à 4°C d’ici à 2100. Projection moins connue : si nous ne parvenons pas à réduire nos émissions, la hausse se poursuivrait pour atteindre de l’ordre de 8°C supplémentaires en 2300 par rapport à l’ère préindustrielle.

Lorsqu’on regarde l’histoire des climats terrestres, il est évident que cela représente un choc qui défie l’imagination : rappelons que seuls 5°C environ nous séparent du dernier maximum glaciaire…

Et pourtant, toutes nos expériences quotidiennes nous disent qu’une augmentation de température ne change pas grand-chose, qu’elle est bénigne et, au pire, facile à compenser : si la température de la pièce où vous vous trouvez augmentait de 2°C, vous ne vous en rendriez probablement même pas compte.

Si vous vous en rendiez compte, il y a peu de chance que vous en ressentiez un quelconque inconvénient. Et même si c’était le cas il vous suffirait d’enlever une couche…

Je crois que nous avons tendance, même involontairement, à penser que ce qui est vrai pour nous l’est aussi pour la planète entière. Évidemment, ça ne marche pas comme ça.

Ajoutons un inconvénient supplémentaire : la mesure en degré rend apparemment notre contribution individuelle au problème négligeable et l’action futile : même si la température augmente fortement, notre responsabilité n’est que de l’ordre du milliardième de degré, même le thermomètre le plus précis existant aujourd’hui ne pourrait pas la mesurer, alors à quoi bon…

Alors comment mesurer et exprimer le réchauffement climatique ?

Si exprimer le changement climatique en degrés ne marche pas, existe-t-il une autre mesure permettant de communiquer l’ampleur du phénomène ?

En plus de faire passer l’énormité du changement en cours, une bonne mesure devrait pour moi réunir trois qualités :

  1. Elle devrait d’abord refléter le changement climatique dans sa globalité : exit donc des mesures d’impacts (hausse du niveau des océans, nombre jours anormalement chaud, etc.) qui sont certes parlantes mais ne portent que sur un aspect du phénomène.
  2. Elle devrait être largement compréhensible, donc a priori se rattacher à une grandeur que nous utilisons dans notre vie quotidienne ou pour laquelle il est possible de donner des équivalences évocatrices, même si nous manipulons des concentrations du même ordre lorsque nous salons nos plats, cela exclut je pense les concentrations en gaz à effet de serre dans l’atmosphère.
  3. Finalement, elle devra être acceptée sur le plan scientifique.

Mon candidat : la puissance moyenne absorbée par la surface terrestre, exprimée en watt.

Cette façon d’évaluer le changement climatique est largement répandue dans la communauté scientifique.

Elle figure même explicitement dans le nom donné aux 4 scénarios du 5e rapport du GIEC : RCP2.6, RCP4.5, RCP6.0 et RCP8.5 qui conduisent respectivement à une augmentation de la puissance absorbée (ou rayonnée : si la surface est en équilibre thermique cela revient au même) de 2,6, 4,5, 6 et 8,5 watt par mètres carrés.

Et même si tout le monde ne sait pas précisément ce qu’est un watt, il est facile de donner des équivalences parlantes : quelques watts c’est une ampoule, mille c’est une bouilloire domestique, un milliard c’est un réacteur nucléaire, etc.

Combien de radiateurs allumés pour l’éternité représentent vos émissions de gaz à effet de serre ?

Et pour ce qui est d’illustrer l’ampleur du phénomène, jugez par vous-même : dans le scénario RCP8.5, le scénario de laisser-faire, la puissance rayonnée augmenterait de 8,5W/m² c’est-à-dire, puisque la surface terrestre est de l’ordre de 500 millions de milliards de mètres carrés, que la puissance totale absorbée par notre planète devrait augmenter d’environ 4 millions de milliards de watts.

À la louche, c’est comme si nous construisions quatre millions de réacteurs nucléaires qui fonctionneraient en permanence pour réchauffer le sol (pour comparaison, il y a moins de 500 réacteurs nucléaires en service dans le monde).

A cette échelle, notre contribution individuelle devient loin d’être négligeable : avec les émissions historiques complétées par le scénario RCP8.5, un être humain moyen vivant et émettant des gaz à effet de serre 1980 et 2060 est responsable d’un réchauffement d’à peu près 210 000 watts.

Figurez-vous la chose suivante : vous êtes né entouré de quelques deux cents radiateurs. Chaque mois où vous continuez à émettre des gaz à effet de serre, vous augmentez d’un ou deux crans la puissance d’un de vos radiateurs et si vous vivez toute votre vie au rythme d’émission actuel, vos 200 radiateurs, allumés à pleine puissance, vous survivront et réchaufferont la Terre bien après que vous l’ayez quitté.

Bien sûr, si vous êtes américain ou abonné aux vols en classe affaire, ce sera plutôt de l’ordre de 500 radiateurs que vous laisserez derrière vous…

Si on prend maintenant le scénario de réduction ambitieuse des émissions de gaz à effet de serre, le RCP2.6, la puissance totale absorbée par la Terre ne devrait plus augmenter “que” de 1,3 millions de milliards de watts, nous ne construisons donc plus qu’un million de réacteur nucléaires pour réchauffer la planète…

Dans ce scénario, si vous êtes né en 1980 et que vous vivez 80 ans avec un rythme d’émissions moyen, votre contribution au réchauffement sera encore d’un peu plus d’une centaine de radiateurs.

C’est beaucoup. Trop. Mais ça signifie aussi que les efforts, même limités, comptent : si, par exemple, vous renoncez à un seul voyage en avion, vous laisserez déjà un ou deux radiateurs de moins en quittant ce monde.

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COMMENTAIRES

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    mercure devrait encore monter de 1 à 4°C d’ici à 2100. Projection moins connue : si nous ne parvenons pas à réduire nos émissions, la hausse se poursuivrait pour atteindre de l’ordre de 8°C supplémentaires en 2300 par rapport à l’ère préindustrielle

    Le problème c’est que le tournant fatal est présenté un jour en 2030,un autre en 2052 (précisément), puis en 2100. Maintenant vous donnez aussi la perspective de 2300… De plus, quand on lit, par exemple, ce que les scientifiques disent de la montée des eaux, il semble bien que ce ne sera vraiment sensible que vers la fin du siècle, alors que les médias l’annoncent pour 2030. Qui croire ?

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