Jean-Baptiste Lebrun, CLER : “Rendre la rénovation obligatoire est une mesure de justice sociale”

Dans un entretien au Monde de l’Énergie, Jean-Baptiste Lebrun, directeur du Réseau pour la Transition Énergétique (CLER), explique pourquoi rendre obligatoire la rénovation des logements est nécessaire. Convention citoyenne pour le climat, « isolgate », accompagnement des artisans, précarité énergétique, il répond à nos questions.

La Convention citoyenne pour le climat a dévoilé ses mesures. Les citoyens montrent-ils plus d’ambition pour la transition énergétique que les politiques ?

Il est difficile de parler au nom des citoyens qui se trouvent tous dans des situations variées et qui ont des opinions diverses. La Convention citoyenne pour le climat montre que les préoccupations écologiques, à la fois sur les questions environnementales, sociales, économiques et démocratiques se traduisent par des propositions et des attentes fortes vis-à-vis du politique.

Ces questions occupent une place de plus en plus importante dans notre pays et plus généralement en Europe et dans le monde. On voit à travers plusieurs réactions à la Convention Citoyenne et surtout par le manque de courage politique dans les actes et les décisions réels que, globalement, le monde politique à l’échelle nationale est très en retard par rapport à ces attentes et à l’ambition nécessaire.

Finalement, la Convention citoyenne montre qu’en prenant des gens tirés au sort, en travaillant quelques mois pour expliciter les enjeux, étudier les propositions possibles, on parvient à un consensus très large autour d’une ambition de loin supérieure à ce qui a été mis en oeuvre par les gouvernements successifs, y compris depuis le Grenelle de l’Environnement.

Ces mesures retenues par les citoyens sont à leurs yeux cohérentes et à la fois plus ambitieuses pour aller plus loin dans la transition énergétique de façon équitable et juste. 

Quelles mesures vous paraissent particulièrement adaptées ?

 Des propositions intéressantes sur l’énergie et notamment sur les énergies renouvelables ont été faites. Elles portent par exemple sur la décentralisation du système énergétique et la possibilité de décliner les objectifs nationaux et les moyens d’action associés pour le développement des énergies renouvelables au niveau régional voir infra.

Elles soulignent l’accélération souhaitée des projets citoyens d’énergie renouvelable, et la volonté des citoyens et des collectivités de se réapproprier les moyens de production énergétique.

Le CLER soutient par ailleurs l’analyse globale du Réseau Action Climat sur l’ensemble des autres thèmes, sur l’alimentation ou la consommation, par exemple sur l’importance de l’encadrement de la publicité.

Pour le réseau CLER, la rénovation énergétique, au cœur des propositions de la Convention citoyenne, est une mesure prioritaire.

La rénovation énergétique est à l’agenda politique depuis de nombreuses années. Pourquoi cette ambition a t-elle autant de mal à se mettre en place ?

Il y a eu une fausse ambition politique sur le sujet de la rénovation énergétique. Parce qu’il s’agit d’une priorité consensuelle et peu clivante, les gouvernements ont pris des mesurettes. Ils n’ont jamais eu le courage d’instaurer une véritable ambition à la fois en termes de mesures et de dimensionnements de ces mesures, ce qui aurait pu permettre de traiter le sujet.

Nous craignons que ce soit de nouveau le cas. Il faut à tout prix éviter l’erreur classique qui consiste à vouloir mettre en place des mesures à effets immédiats. Cette logique du “tout de suite”, qui peut se comprendre d’un point de vue politique, est très largement inadaptée et insuffisante car elle mène à de mauvaises solutions.

Par exemple, en réponse au mouvement des gilets jaunes, il y a eu les coups de pouce pour changer les chaudières, avec des offres à un euro. Cette recherche de solutions miracles a donné lieu, tout au long de l’année 2019, à des dysfonctionnement, à des problèmes autour de la qualité des travaux, à de la fraude etc. La DGCCRF a d’ailleurs émis de nombreuses alertes à ce sujet.

Les gouvernements cherchent à prendre des raccourcis alors que ce dont on a besoin, c’est de décider maintenant d’une politique structurante avec des mesures cohérentes, qui aura des effets à moyen et long termes. Des effets à court terme peuvent aussi être espérés pour certains ménages, mais globalement, l’effort doit s’étendre sur plusieurs années voire décennies pour mettre en place une politique structurante qui aura des effets mesurables parfois 3 ou 4 ans plus tard. Il faut éviter ce piège qui conduit inévitablement à s’arrêter au début du chemin.

Vous êtes favorable à l’instauration d’une loi pour rendre la rénovation obligatoire. Pourquoi ?

Nous y sommes favorables pour plusieurs raisons. Nous avons un objectif de rénovation de l’ensemble du parc d’ici 30 ans. Si nous croyons à cet objectif-là et que l’on souhaite donner de la visibilité pour y arriver, alors tous les bâtiments devront être rénovés. Imposer une obligation de rénovation permettra finalement de donner un cap à cet objectif.

La question sous-jacente à ce débat autour de l’obligation de la rénovation est de savoir si l’on croit vraiment à cet objectif. Si la réponse est oui et qu’on se met dans l’idée que cela aura lieu, alors le rendre obligatoire n’est pas une contrainte supplémentaire mais simplement une manière de l’organiser et de se donner de la visibilité collective sur les échéances pour traiter les différentes situations.

La deuxième raison pour laquelle nous sommes favorables à l’idée de rendre la rénovation obligatoire, c’est qu’il s’agit du seul moyen d’offrir des solutions aux locataires qui souffrent de la précarité énergétique. Car c’est en grande partie dans le parc privé que se trouvent souvent les passoires thermiques. Or, il existe aujourd’hui très peu de leviers d’intervention pour ces locataires. Les politiques incitatives ne fonctionnent pas pour eux. C’est pourquoi il est nécessaire de passer par un signal réglementaire pour protéger les ménages les plus vulnérables au risque de précarité énergétique.

Rendre la rénovation obligatoire est une mesure de justice sociale, parce qu’elle protège les plus vulnérables et car avec un cap clair et identique pour tout le monde, la rénovation ne sera pas uniquement une réalité pour ceux qui peuvent investir et y trouvent un intérêt direct.

La politique incitative qui est à l’oeuvre en France depuis une quinzaine d’année et qui est appliquée majoritairement aussi dans la plupart des pays du monde ne fonctionne pas. Ce qu’on constate aujourd’hui c’est que le rythme des rénovations est très insuffisant partout en Europe et y compris en Allemagne, qui a été très loin sur le sujet avec des politiques incitative très fortes. Donc, on ne pourra atteindre nos objectifs sans rendre la rénovation obligatoire.

Le scandale de l’isolgate a montré que les performances des rénovations ne sont pas toujours à la hauteur des attentes. Comment veiller à ce que les travaux réalisés conduisent effectivement à des gains énergétiques ?

Il faut mettre en place des dispositifs opérationnels et financiers qui permettent un changement de logique. Les aides financières doivent viser la performance, la qualité des travaux et pas à des gestes uniques, de mauvaise qualité, ou réalisés trop rapidement, parfois en une journée et à prix cassés. Il est indispensable d’y veiller en parallèle de l’instauration d’une obligation de rénovation.

Le système de financement et d’aide publique doit garantir dans ses conditions d’octroi que les travaux conduisent à l’atteinte d’un certain niveau de qualité et de performance.

Evidemment, cela passe d’une part par des outils opérationnels d’accompagnement des projets du côté de la demande, et d’autre part, par des efforts d’accompagnement et de structuration de l’offre de travaux.

On parle de 100 000 emplois qui seront créés dans le secteur en trente ans, il va falloir que les professionnels actuels et à venir puissent se former aux gestes les plus efficaces, et tout ça ne se fera pas de façon spontanée.

Il faut un plan de formation, d’accompagnement et de structuration des filières pour que l’efficacité soit au rendez-vous. C’est bien une politique cohérente dont on a besoin avec l’instauration de l’obligation, le levier réglementaire, en même temps que le levier financier et opérationnel. Un référendum qui ne traiterait que de l’obligation de rénovation sans évoquer les autres leviers n’aurait pas de sens.

Le cadre technique n’est pas toujours clair pour les artisans. Par exemple sur les questions d’étanchéité de l’isolation. Comment mieux les accompagner pour les aider à adopter les bons gestes ?

Il est nécessaire d’avoir des plateformes d’apprentissage, des cours en ligne et sur chantier. La profession a besoin de sources d’information et de règles qui soient claires et effectivement visibles pour l’ensemble des artisans.

Pour cela, il faut pouvoir mettre en place un système de financement de la formation. La plupart des professionnels sont réticents à se former car ils considèrent l’investissement trop conséquent par rapport aux retombées qu’ils en tirent. Il faut donc les y inciter en prenant en charge une partie du coût des formations par des moyens publics ou mutualisés. En parallèle, poser les jalons d’un marché dont le standard de qualité serait beaucoup plus élevé qu’il ne l’est aujourd’hui conduira les acteurs à se mettre niveau et à trouver un intérêt à monter en compétences.

Enfin, il faudrait revoir les aspects administratifs, notamment les certifications RGE ou équivalents. Pour de nombreux artisans, elles sont à la fois questionnables en ce qui concerne les garanties qu’elles apportent mais aussi très difficiles à activer.

Les artisans choisissent ainsi souvent de garder une certification sur un seul et unique geste, ce qui les pousse ensuite à vendre et à conseiller uniquement une certaine typologie de travaux et non pas une approche globale. La façon dont on pense les certifications a des répercussions sur les gestes réalisés lors des travaux.

L’objectif est de passer de la logique des travaux uniques, simples, et pas toujours adaptés à une logique de performance globale ambitieuse pour les clients.

Vous appelez de vos voeux la fin de la rénovation par gestes ?

Du point de vue des particuliers, la rénovation par geste ne permet que très peu d’économie d’énergie. Pour les ménages précaires, les économies réalisées sont rattrapées en 5 ans par la hausse du prix de l’énergie.

Ce n’est donc pas satisfaisant du point de vue des ménages. Par ailleurs, si nous souhaitons vraiment diviser par deux nos consommations d’énergie et atteindre la neutralité carbone, il faut faire des efforts plus importants.

L’objectif national fixé dans la loi depuis le Grenelle est d’aboutir à un parc BBC en 2050. Les projets de rénovation par étape ne permettent pas d’atteindre ce niveau BBC. Donc, si nous voulons nous positionner sur la bonne trajectoire énergétique et climatique, il faut faire des opérations beaucoup plus ambitieuses, permettant de gagner au moins 50 à 60% d’économie d’énergie à l’issue des travaux.

C’est pourquoi nous poussons à ce rééquilibrage là pour que d’ici deux à trois ans, les politiques publiques visent des rénovations globales et performantes. Le renversement de logique doit vraiment se faire.

Au global, quel regard portez-vous sur les mutations en cours ?

Je fais plusieurs constats. Le changement climatique et ses conséquences graves sont sous nos yeux. Au nord du cercle polaire arctique, on a enregistré des températures record allant jusqu’à 38°.

En parallèle, la précarité énergétique s’aggrave. Plus de 570 000 interventions pour impayés de facture d’énergie ont été enregistrées en 2019, avant même la crise du covid-19. Les entreprises cherchent à re-remplir leurs carnets de commande après ces mois de ralentissement de l’activité. Enfin, nous sommes face à une conjonction politique inédite et unique, à même de vraiment changer d’ambition.

Il faut que les investissements alloués dans le cadre du plan de relance soient fléchés pour répondre à l’ensemble de ces enjeux. Les montants à engager, notamment pour mettre en place une politique ambitieuse de rénovation énergétique, sont à la portée des sommes dont on parle pour soutenir l’économie. Tout est possible sur le plan économique et financier, sous réserve d’une volonté politique.

L’attente politique est forte de la part des citoyens, c’est le moment ou jamais d’appuyer sur le bouton.

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COMMENTAIRES

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    Des vœux pieux mais aucun chiffrage du financement et de l’aide publique nécessaire. Probablement quelques dizaines de milliards d’euros qui, dans la conjoncture économique actuelle, aura du mal à passer. Et, encore et toujours, des obligations à n’en plus finir pour de nombreux propriétaires qui ne le pourront pas et qui, de toutes façons, n’amortiront jamais leur mise.

    Répondre
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    L’ ADEME,et l’ association NEGAWATTvoudraient qu’ on oblige par la loi lesdits propriétaires a effectuer ces opérations de rénovation
    Combien de propriétaires de logements a rénover ont les moyens financiers pour réaliser les travaux, même avec une subvention de l’ état  ? Et parmi ceux qui ont ces moyens , combien sont prêts a engager ce type de dépense pour la simple satisfaction de constater que leurs locataires font des économies de chauffage ?

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