Claudication électrique

Claudication électrique

Notre système électrique doit marcher sur deux jambes -EnR et nucléaire- dit désormais la communication d’EDF(1), une image qui vient spontanément, quand on veut figurer l’équilibre et la sécurité.

Une position bien en phase avec le récent discours du Président, au Creusot (2) qui, au-delà des exégèses contradictoires du propos, dit verbatim : « qu’il faut réduire la part du nucléaire » et que celle des énergies renouvelables : « doit fortement augmenter ».

Déjà bien engagée, la réification de cette bipédie, plaquée sur le schéma existant, hydro-nucléaire, le fait déjà boiter, et risque bien, à terme, de le rendre impotent.

En conséquence, on mettra le nucléaire sous perfusion financière avant de le réduire et aux deux jambes chancelantes on adjoindra alors une béquille gazière et qu’elle soit carbonée, n’importera guère.

Court-termisme

Vouloir hypertrophier la gambette EnR(s) au détriment du pilier nucléaire, qu’on affaiblit, déséquilibre grandement un attelage, déjà hétéroclite, si l’objectif est bien de vouloir réduire les émissions de GES.

Mais au-delà du déploiement des EnR(s) qui fait la fortune de quelques gourmands prescients, l’objectif de toute cette séquence, présentée comme l’insertion naturelle de la France dans une mouvance mondiale, reste pourtant, l’éradication locale du nucléaire.

L’Allemagne est en passe d’y parvenir, alors pourquoi pas nous, disent les opposants à la filière, avec de plus en plus d’assurance, confortés qu’ils sont par les décisions et non décisions, récentes du Gouvernement.

En matière de déploiement des EnR(s) c’est peu dire que l’affaire prospère, encouragée politiquement et soutenue généreusement par les finances publiques, au motif, répété à l’envi, que nous serions en retard.

Mais au fait, sur la base de quel paramètre signifiant serions-nous à la traîne ; s’il s’agit du seul qui vaille vraiment : le niveau des émissions de GES, la France est plutôt une championne minimaliste, au sein des pays industrialisés.

Certes, on peut toujours mieux faire, et l’importante contribution nucléaire décarbonée est un arbre qui cache en partie la forêt, mais vouloir son remplacement par des EnR(s), ne changera rien à l’affaire, évidemment, et les efforts pour réduire les émissions sont à porter ailleurs.

Sur l’autre pan, au motif fabriqué de la complémentarité, on saura contraindre le nucléaire à une servitude ruineuse, pour que puissent continuer les déploiements EnR(s), non moins ruineux pour le client et le contribuable.

Déviances

Oui, bien sûr, à la prééminence du politique en démocratie, mais à condition de s’assurer que les fondements des décisions et des orientations prises, sont sains, c’est-à-dire n’obéissent pas, prosaïquement, à des considérations électoralistes de court-terme (un pléonasme, hélas), pour ne pas parler de courte-vue, alors qu’on affirme vouloir regarder loin, au moins jusqu’en 2050, s’agissant des choix énergétiques et donc électriques.

La période actuelle nous offre, hélas, de belles illustrations de ce dévoiement de la gouvernance quand on n’hésite pas à engager le pays dans des impasses stériles et dangereuses, s’agissant d’un futur électrique prétendument souhaitable, poussant même l’exercice jusqu’à prendre fictivement date, pour un schéma électrique 100% EnR(s), lequel laisse EDF circonspect, mais ne lui arrache pas des cris d’orfraies, il faut bien rester électriquement correct !

Mais, en la matière, ce qui vient sera définitivement compromis, si on ne s’appuie pas sur des ressources et des technologies maîtrisées nationalement, si le schéma n’est pas robuste et bien dimensionné (par rapport à des besoins en électricité qui ne feront que croitre), et si au final il n’est pas le plus décarboné possible, l’un de ses déterminants.

Opinion impavide

Pourtant, force est de constater que les principes actuellement retenus, et qu’on met en œuvre de façon forcenée, en écornant les voies de recours, ne « cochent » aucune des cases précédentes mais, « en même temps », ne soulèvent que bien peu de critiques, autres que locales.

Il est vrai, que l’image -des deux jambes- message réducteur, choisi à dessin, mais sans fondement technique réel, et à seule vocation d’être retenue par l’opinion comme une évidence, se révèle rassurante, voire lénifiante.

C’est aussi un avatar de la recommandation de : « ne pas mettre tous les œufs électriques dans le même panier », laquelle n’est pas mieux fondée, l’intermittent aléatoire, parfois intempestif, ne pouvant se substituer aux sources pilotables.

Gaston Bachelard ayant dit « que le simple était toujours le simplifié », qu’aurait-il dit de ces simplismes ??

Ce curieux « bi-jambisme »

Et que penser de ces jambes d’appui bien singulières, l’une, cannibale, se développe en grignotant progressivement l’autre, alors que cette dernière lui demeure indispensable pour compenser ses fréquentes défaillances ?

Dit autrement, les EnR(s) ne peuvent se développer en France, sans faire exploser les compteurs GES, que si leur intermittence est compensée par des sources non carbonées, hydraulique, mais aussi nucléaire. Contrairement au discours, dont nos oreilles sont rebattues, qui veut que le nucléaire entrave le développement des EnR(s), la réalité est tout inverse, puisqu’au contraire, il le permet.

La rationalité n’y trouve pas son compte pour autant…quand on tente de substituer à un courant décarboné (le nucléaire), un autre courant décarboné (les EnR(s)), le match n’est pas nul, puisqu’on investit deux fois et que, comme dit déjà, l’enrichissement du second est la ruine du premier.

A cet égard, la destruction de valeur est si efficace que les EnR(s) pourraient diminuer encore la rentabilité d’un nucléaire, toujours davantage cantonné au rôle de back-up, plus difficile techniquement et plus dommageable économiquement, à mesure que la proportion d’EnR(s) augmente. Mais alors, pourquoi ne pas diminuer graduellement la part du nucléaire ?

Sauf qu’il est essentiel de réaliser, que dans le cas d’un binôme EnR(s)-nucléaire, la flotte actuelle de réacteurs ne pourrait qu’être réduite à la marge, car les défaillances des sources renouvelables peuvent être profondes et durables. L’Allemagne, par exemple parlant, possède deux parcs de production, équivalents en puissance installée, l’un « classique » et l’autre « renouvelable ».

Claquemurés dans des contraintes inexpugnables, car fabriquées ad hoc, les exploitants nucléaires pourraient alors jeter l’éponge, las de vendre à perte et d’être montrés du doigt comme anachroniques.

Mais comme un virus n’a qu’un intérêt modéré à tuer trop tôt son hôte, on veillera sans doute, quand tous les voyants seront au rouge pour le nucléaire, à mettre son indispensable contribution sous perfusion de l’Etat.

Nul doute, à cet égard, que dans notre beau pays de France, on saurait très bien, s’il le fallait, nationaliser les pertes nucléaires, artificiellement créées, pour que la porteuse aventure EnR(s) continue et prospère.

Dans un passé encore récent, c’est le couple hydraulique-nucléaire, assisté à la pointe, ou plutôt à l’extrême pointe, par des moyens complémentaires (gaz, fioul charbon) qui assurait le service et mieux, le rendait remarquablement.

A côté de la jambe nucléaire, qu’on commence à amputer (arrêt de Fessenheim et charrette commandée pour douze autres réacteurs) et qu’on se gardera bien de renouveler, même au-delà de 2022, la jambe EnR n’offre qu’un appui sporadique et contingent (le solaire s’éteint au couchant et l’éolien se fige lors des anticyclones), et aller plus avant, même beaucoup plus avant, comme le recommande la PPE, c’est gagner à coup sûr une zone d’instabilité voire l’écroulement. Mais une voie B (voie G en l’occurrence), entrera en lice, le moment venu.

L’outsider attend son heure

Encore banni de cette même PPE, mais qui ne restera pas longtemps ostracisé, surtout si Bruxelles l’accueille dans sa taxinomie verte (laquelle exclut toujours le nucléaire !), le gaz naturel sera appelé à jouer un rôle majeur, si le politique maintient son cap de réduction du nucléaire. A noter toutefois que, reprenant l’héritage, il lui échoirait le rôle de back-up des EnR(s), aux productions et absences fatales, et les infernales conditions techniques et économiques afférentes…qu’on pourrait alors aménager, un régime d’équité dont le nucléaire, taillable et corvéable, n’a jamais bénéficié.

Mais ce choix de plus en plus gazier piétinerait les engagements climatiques pris par la France en COP 21, et réduirait grandement son indépendance énergétique, une dimension un peu oubliée, mais qui revient à la mode, en ces temps troublés, l’épisode du gazoduc Nord Stream 2, nous le rappelant à profit.

Incidemment, le gaz vert (issu de l’agriculture et des déchets), payé à prix d’or et parfois présenté comme l’alternative de l’alternative, devrait rester un figurant dans la panoplie, faute de pouvoir mettre à disposition les volumes adéquats, et il s’en faut de beaucoup !

No country for old, or new, nuc-man ?

Quant au sort du nucléaire, le politique d’un jour qui souhaite se maintenir toujours, a pu, sans autre raison que racoleuse, détruire de l’existant par décret, tandis que ses annonces péremptoires et défiantes, privent cette industrie de long cours, d’une perspective vitale pour elle.

N’étant plus attractif pour les nouvelles générations d’acteurs (chercheurs, ingénieurs, techniciens,….) cette filière, pourtant tellement multidisciplinaire, et irrigant tout un tissu industriel national, se délitera alors avec une effarante facilité, ce qui réjouira ses contempteurs, mais surtout, elle s’affaissera dans l’indifférence quasi-générale.

A dessein, on émousse dans l’opinion toutes les pointes interrogatives, en les martelant sans relâche avec les mêmes messages, qui vantent des lendemains électriques décentralisés, ensoleillés et ventés, qu’on appréciera d’autant mieux qu’on travaillera parallèlement à l’étrécissement d’un nucléaire, déjà mis au ban.

C’est une erreur tragique, vent debout contre le bon sens, mais tranquillement calés au vent arrière électoraliste, nos politiques en charge s’assurent de leur réélection en flattant outrageusement une frange de l’opinion, qu’ils ont eux-mêmes méthodiquement conditionnée, avec l’appui inconditionnel d’une large partie des media. Une démonstration tautologique, bien rarement contestée.

Le récent épisode tragi-comique de la condamnation de l’Etat pour inaction climatique, très largement relayé, n’est qu’une manifestation supplémentaire du façonnage idéologique du futur électeur, jeune de préférence, mais pas seulement.

Constater que l’Etat ne tient pas ses objectifs de réduction est un fait, qu’ils soient intenables, car outrés à dessein, lors de la COP 21, pour s’afficher la France comme exemplaire et tenter d’entrainer les autres, n’obère pas, comme dit déjà, la performance intrinsèque du pays.

La justice pourrait, le cas échéant, pointer une fanfaronnade et rappeler que le volontarisme, c’est-à-dire croire que la seule volonté peut suffire à tordre le réel, est rarement de bonne politique.

(1) Saclay : le 27 01 2021 Xavier Ursat, Directeur Exécutif d’EDF en charge de l’ingénierie et des nouveaux projets nucléaires, repris par l’AFP : « Parier sur un système électrique qui s’appuie sur les deux jambes du renouvelable et du nucléaire, de manière équilibrée, c’est une voie pragmatique, manœuvrante… »

 

(2) Le Creusot  : 08 12 2020, discours du Président sur l’avenir de la filière nucléaire.

Gérard Petit

Ingénieur diplômé dans l'énergie, avec des activités de R&D, d'ingénierie, d'exploitation, de formation et, in fine, d'inspection, Gérard Petit est un ancien cadre supérieur d'EDF et membre de l'Inspection Générale en charge de la Sûreté Nucléaire.