Assises de la forêt et du bois : agencer dès à présent les nombreuses pièces du puzzle pour des avancées concrètes

Tribune signée Jonathan Lenglet et Miguel Rivière, chercheurs à AgroParisTech

L’ouverture des assises nationales de la forêt et du bois – et prochainement de celles de la région Grand Est – appellent à s’interroger et à discuter du rôle attribué aux forêts. La forêt et la filière bois sont attendues sur plusieurs des grands défis de la transition écologique, tels la question climatique, l’érosion de la biodiversité, ou l’approvisionnement en matières premières pour l’énergie et la construction.

Dans le même temps, le secteur est confronté à des mutations nombreuses et brutales, caractérisées par une forte incertitude (crises sanitaires, changement climatique, pérennité des activités) et à une complexité croissante obligeant à conjuguer réponses immédiates et projections sur le long terme.

À ces enjeux majeurs s’ajoutent les attentes, parfois nouvelles, des citoyens vis-à-vis de la gestion des espaces forestiers. Ces dernières portent, entre autres, sur la conservation des écosystèmes et des paysages, l’accès à la nature et la préservation du cadre de vie et peuvent parfois se révéler conflictuelles (les emblématiques forêts périurbaines d’Île de France ou les forêts du Morvan ne sont plus des cas isolés).

Il apparaît aujourd’hui difficile de tenir le compte de l’importante production de documents stratégiques portant sur ces questions, avec plusieurs plans nationaux, soit sectoriels tels que le programme national de la forêt et du bois, soit transversaux comme les stratégies nationales bas carbone et pour la bioéconomie ou encore le récent plan de relance. Une synthèse du conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux datée de 2015 estimait à plus de 200 le nombre de rapports officiels produits sur les questions forestières depuis 1994.

Dès lors, et ce quelques mois seulement après la publication des derniers programmes régionaux de la forêt et du bois, qu’attendre de la tenue de ces assises ? Sans prétendre à l’exhaustivité, nous revenons ici sur deux grands enjeux de la transition écologique où la forêt joue un rôle central : la question climatique et celle de la place de la forêt et du bois dans le développement des territoires.

De l’équilibre du “puits de carbone”

Le retour de la question forestière sur le devant de la scène est en grande partie dû à la capacité du secteur forêt-bois à atténuer le changement climatique, c’est-à-dire à en minimiser les impacts. Ce potentiel se réalise au travers de trois mécanismes principaux : la séquestration de carbone atmosphérique dans les forêts (végétation et sols), le stockage de carbone dans les produits bois à longue durée de vie (par exemple en bâtiment), et les effets dits de substitutions lorsque le bois est utilisé à la place de produits au bilan carbone plus défavorable, souvent issus de sources fossiles.

Le premier levier repose sur l’écosystème forestier, alors que le second sous-entend une mobilisation de l’aval de la filière et de son industrie.

Cependant, les deux approches présentent des limites. D’un côté, le carbone présent en forêt peut être relâché dans l’atmosphère suite à des perturbations comme les incendies, et en suivre la comptabilité sur le terrain est une tâche complexe. De l’autre, le calcul des effets de substitution est sensible aux hypothèses faites sur les technologies utilisées, sur les produits remplacés, ainsi qu’au périmètre du système considéré pour effectuer les calculs. La gestion accompagnant ces solutions a en outre des conséquences sur les autres fonctions remplies par la forêt, par exemple sur les aménités paysagères, la biodiversité, ou l’emploi local.

Ces différents leviers forestiers sont visés par les grands documents d’orientation, tout comme la nécessité d’adapter dès aujourd’hui la gestion forestière aux impacts futurs du changement climatique. Le mélange idéal est donc difficile à isoler et, compte tenu des incertitudes inhérentes aux exercices de prospective à long terme, le choix de l’articulation entre les différents leviers d’atténuation et d’adaptation reste, in fine, un choix politique nécessitant des arbitrages.

Articuler les niveaux d’action et laisser s’exprimer les spécificités des territoires

À ces enjeux globaux, il convient d’ajouter ceux de la relocalisation des leviers de développement territorial sur lesquels les collectivités sont des acteurs forestiers de premier plan. Elles partagent des responsabilités multiples et complexes : propriétaires de forêts et de milieux naturels, assurant la multifonctionnalité de ces espaces, vendeuses et utilisatrices de bois mais aussi garantes des équilibres territoriaux (environnement, emplois, accès aux services publics).

Des avancées notables les associent aujourd’hui à d’autres acteurs forestiers publics et privés pour le portage d’initiatives telles les chartes forestières de territoire, plans climat-air-énergie ou les contrats de réciprocité ville-campagne.

La volonté de se réapproprier un certain nombre de leviers de développement répond autant d’une logique démocratique que d’une responsabilité environnementale accrue, qui pousse les collectivités à se saisir des questions forestières. La recherche d’une plus grande proximité entre les acteurs ouvre de nouvelles perspectives qui se traduisent par la mise en place de circuits de transformation et de distribution locaux des produits issus de la forêt, dont le bois.

Bien que délicates à mettre en œuvre sur des marchés très mondialisés, ces démarches ré-interrogent les pratiques et la responsabilité du consommateur sur un mode similaire à celui observé dans le secteur agro-alimentaire.

De nombreux labels et marques de certification coexistent aujourd’hui, proposant des réponses spécifiques (gestion durable des forêts, provenance du bois, techniques de transformation) mais soulevant aussi de nombreuses questions pour les acteurs du secteur. Cette nouvelle manière d’appréhender les ressources peut également permettre de reconsidérer, d’abord localement, quelques « impensés » comme les accrues forestières ou les bois feuillus de qualité secondaire qui représentent pourtant des volumes importants.

Enfin, depuis plusieurs années, les tensions et controverses forestières sont ravivées sur fond de revendications environnementales – illustrées par les récentes et nombreuses publications et films traitant du sujet – mais aussi sur le rapport des populations aux ressources naturelles, au patrimoine. Ces situations réactualisent certaines approches comme en témoignent les vifs débats autour de la question des « communs » forestiers.

Faut-il ou non appréhender la forêt comme un (bien) commun ? Et si oui, comment conjuguer cette approche avec le droit absolu de propriété ? Aussi, ces « nouveaux communs » ne s’entendent pas au sens de la communauté de parties prenantes établissant des règles pour la gestion d’une ressource partagée – comme l’ont montré les travaux de la « prix Nobel d’économie » Élinor Ostrom – mais comme une manière nouvelle d’appréhender les questions de participation ; de légitimité des citoyens à porter un regard et à intervenir collectivement sur la question de la gestion et de la préservation des ressources.

Ce constat appelle plus de questions qu’il ne prétend fournir de réponses. Parmi celles-ci, comment repenser les approches collectives dans les territoires – notamment là où les conflits sont exacerbés – à l’heure où sont prônées les démarches participatives, la concertation, et que se développent tiers lieux et living labs misant sur des formes d’innovation non plus technologiques, mais frugales et ouvertes ? Comment mettre au point des outils permettant de faire jouer à la forêt son rôle de “puits de carbone” de manière efficace tout en évitant les effets d’aubaine, les risques de non-permanence ? Ou encore, comment conjuguer les rôles climatique (global par définition) et territorial de la filière forêt-bois ?

La transition, avant de devenir un terme de discours, forme d’actualisation molle du concept de développement durable, implique une transformation effective du système considéré.

Face au nombre et à l’importance des enjeux auxquels la forêt et la filière bois font face, les besoins en connaissances scientifiques sont plus que jamais déterminants, de même que l’engagement des acteurs publics et des élus locaux.

 

 

 

 

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