approche union europeenne dogmatique peu pertinente marchés electricite - Le Monde de l'Energie

L’approche de l’Union européenne « est dogmatique et peu pertinente pour l’organisation des marchés de l’électricité »

Second volet de notre entretien avec François Mirabel, chercheur en économie de l’énergie et des transports à l’Université de Montpellier, auteur du récent article Décryptage : L’ouverture à la concurrence en Europe, aux racines de la flambée des prix de l’électricité (The Conversation), et, en 2012, d’un ouvrage de référence sur la déréglementation des marchés de l’électricité et du gaz : nous détaillons avec lui les modifications possibles des marchés de l’électricité dans l’Union européenne pour répondre à la crise énergétique actuelle.

La première partie est à lire ici : Le marché de l’électricité européen s’appuie sur une vision « à court terme, à très court terme même ».

Le Monde de l’Énergie —Plusieurs pays, dont la France, militent depuis l’été 2021 pour une refonte du marché de l’électricité, pour qu’il reflète davantage les coûts de production. Quelles modifications l’Union européenne a-t-elle mis en place ?

François Mirabel —L’Union Européenne a mis en place des marchés de l’électricité ouverts à la concurrence sans véritablement « penser » l’organisation des marchés à long terme et sans donner les moyens de créer une véritable Europe Politique de l’énergie. L‘idée de l’organisation d’un marché qui consiste à mobiliser en priorité les moyens de production les moins coûteux et les moins émetteurs de CO2 est séduisante… Elle nécessite dans ce cas de « penser » la politique énergétique au niveau européen en organisant de manière cohérente les moyens de production sur le territoire européen et en dimensionnant de manière cohérente les réseaux entre Etats membres.

On a le sentiment que la priorité de l’Union Européenne a été de créer des marchés de l’électricité avec l’objectif principal d’accroître le nombre d’acteurs pour que cela stimule la baisse des prix et les innovations… Cette approche est dogmatique et peu pertinente pour l’organisation des marchés de l’électricité. Dans ce contexte, la mise en place de l’ARENH en France ou la réforme de calcul des Tarifs réglementés de vente de l’électricité avait d’abord pour objectif de faciliter l’entrée et la compétitivité des fournisseurs alternatifs (voir l’article écrit sur ce sujet dans The conversation) alors que la priorité était ailleurs : celle de redonner de la lisibilité à long terme et d’envoyer les bons signaux pour les investissements !

Le Monde de l’Énergie —Quelles sont les propositions de refonte les plus populaires aujourd’hui ?

François Mirabel —Un grand nombre de propositions sont avancées pour limiter les augmentations du prix de l’électricité ; elles ne sont malheureusement pas des propositions de refonte et de restructuration profonde des marchés ! Elles consistent à envisager des boucliers tarifaires (c’est le cas en France) ou des prix plafonds (qui résultent des discussions des ministres européens de l’énergie) pour limiter à très court terme la flambée des prix. La situation va empirer si on ne restructure pas ces marchés « energy only » organisés à court terme. Des marchés de capacités ont été créés dans la plupart des Etats membres pour pallier les dysfonctionnements et redonner des signaux pour investir ; cela ne devrait pas être suffisant.

Le Monde de l’Énergie —Quelles solutions vous semblent-elles aujourd’hui techniquement viables pour réduire les prix de l’électricité et les décorréler de ceux du gaz ?

François Mirabel —Il ne s’agit pas seulement de décorréler les prix de l’électricité des prix du gaz, la question est trop réductrice. Il s’agit avant tout de ne plus faire dépendre les prix de l’électricité des coûts marginaux de court terme des dernières centrales mobilisées, notamment celles qui utilisent du gaz. Il faut prévoir des contrats à plus long terme avec des prix garantis pour les acteurs économiques, qu’ils soient fournisseurs, producteurs, investisseurs. On a bien accepté l’idée de mettre en place dans certains pays (France, Espagne, Allemagne,…) des prix d’achat garantis pour promouvoir les énergies renouvelables et inciter ainsi les investissements dans l’éolien ou le photovoltaïque ! On a bien accepté l’idée qu’un contrat long terme pouvait être passé par EDF pour ses deux réacteurs nucléaires EPR à Hinkley Point, contrat de droit privé qui assure des revenus garantis à EDF (avec un prix de revente de l’électricité fixe, à 92,50 livres de 2012 le MWh pendant trente-cinq ans).

Il serait donc possible d’envisager un système d’acheteur unique qui permettrait, via un système d’appels d’offre, de choisir et de retenir les approvisionnements les moins coûteux via des contrats de long terme à prix fixe. Il faut rappeler que la France avait proposé ce modèle d’acheteur unique quand les marchés ont été ouverts à la concurrence.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, l’Union européenne peut-elle (et doit-elle) en revenir à un modèle centralisé de gestion de l’électricité, de type monopole d’État ?

François Mirabel —Il ne faut pas être hypocrite sur ce point : je ne vois pas comment le secteur électrique européen pourrait revenir à une organisation en monopole d’Etat ! Ce serait peut-être la structure optimale d’avoir des monopoles de desserte sur les différents territoires européens avec des organisations verticalement intégrées pour plus d’efficacité (meilleure coordination entre production, transport et fourniture, économies d’échelle,…) et des échanges coordonnées entre les opérateurs pour une utilisation efficace des moyens de production en Europe. Cette situation est utopique au niveau politique. Il faut par contre restructurer en profondeur les marchés en favorisant des appels d’offre centralisés à plus long terme. C’est un moyen d’encadrer et de planifier les investissements à long terme. Les investissements dans les capacités de production réalisés aujourd’hui feront les prix de demain. C’est une banalité d’écrire cela mais c’est bien la réalité : il faut redonner les bons signaux à long terme !

commentaires

COMMENTAIRES

  • Eh Oui, de même que l’approche politique faite avec certaines prospectives dans les Mix en résultant …

    L’état et la Nature des productions actuelles, ainsi que les consommations devraient nous guider vers plus d’ouverture d’esprit. Le 100% ENRi est inatteignable pour 2050 (sauf à écouter une Grande et Longue sonate de SI Majeurs et variés mais tous nécessaires donc une probabilité quasi nulle en cumulé sauf en cas d’effondrement complet économique et social !!!) et même après…

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  • « la priorité de l’Union Européenne a été de créer des marchés de l’électricité avec l’objectif principal d’accroître le nombre d’acteurs pour que cela stimule la baisse des prix et les innovations… Cette approche est dogmatique et peu pertinente pour l’organisation des marchés de l’électricité. »

    Même si au départ, supposer qu’accroitre la concurrence est dogmatique (dans le sens où rien ne le prouve à priori), les multiples exemples dans d’autres domaines et dans le passé l’on prouvé. Quant à dire que c’est peu pertinent dans le marché de l’électricité, ce n’est qu’une opinion qui nécessite d’être prouvée.
    Le problème n’est d’ailleurs pas là mais dans la façon d’estimer le prix de l’électricité, où l’on voit que la méthode actuelle est totalement inefficace avec des coûts de production qui n’ont rien à voir avec les prix de vente d’une part et rien à voir non plus avec des prix équilibrés entre l’offre et la demande.

    « Dans ce contexte, la mise en place de l’ARENH en France ou la réforme de calcul des Tarifs réglementés de vente de l’électricité avait d’abord pour objectif de faciliter l’entrée et la compétitivité des fournisseurs alternatifs »

    Pas du tout, l’ARENH avait pour objectif (réussi) de protéger EDF de la concurrence. Pour vendre de l’électricité, pourquoi se casser la tête à la produire en devant investir, alors qu’on peut se la procurer à bon prix avec l’ARENH ? Il y n’y a donc que des revendeurs et non des concurrents. EDF est un producteur d’électricité, et un concurrent est donc un producteur d’électricité, pas un revendeur qui se fournit chez un grossiste ou chez un producteur.

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    • @Serge,

      Sur l’ARENH, vous êtes complotistement à coté de la plaque !!! C’est cinglé votre raisonnement ! Qui serait venu dans les marché des fournisseurs d’électricité en France (sauf ENGIE déjà présent et encore), même Totalénergies ne serait pas rentré !!!
      Vous pouvez énoncer des solutions à des problèmes mal posés et sans solution réelle, vous n’aurez toujours pas complètement FAUX car on n’a pas essayé réellement dans la pratique !!!

      Que pensez-vous de ENERCOOP qui va quémander des parts de l’ARENH pour 2023 et au moins 2 ou 3 années derrière !? (si ils ne font pas faillite avant !) Ils avaient dit « jamais » et d’un coup se plie en Urgence avec des arguments que même les Jésuites ne savent pas employés aux conditions de l’ARENH pour éviter la Faillite (CQFD et/ou CDLC !?)

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    • Dans d’autres services, notamment l’informatique et ses applications, les fournisseurs de Boite mail furent nombreux à une époque et depuis quelques années cela se comprime de plus en plus en terme d’offres !? La place à la concurrence que laisse les « GAFAM » dans certains domaines est « minuscule » et souvent inefficace car non finançable…

      Ce sera bientôt la même chose avec l’électricité, des quasi monopoles qui prendront place. Entre temps, on aura sacrément déplumer notre feu-BEAU Coq EDF !!! Pour donner les plumes à des marchands de sommeil qui en auront bien profité en vendant de la poudre sableuse aux yeux…

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    • @Serge,

      Au fait combien fait le linéaire de « routes » privées en France !? Faut-il privatiser une plus grande partie !?
      (même en incluant les autoroutes c’est ridicule sur le volume global et la partie publique assure des services pour tous et toutes et de la concurrence sur bien des marchés ! L’électricité d’EDF jouait le même role à une époque, accès à tous et toutes et prix peu élevé et globalement pareils pour tous…).

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  • @Serge Rochain
    « Pas du tout, l’ARENH avait pour objectif (réussi) de protéger EDF de la concurrence. » Magnifique phrase en Novlangue ou pratique de l’inversion de sens. Dans la logique de la loi NOME, la loi appelée fallacieusement «la loi énergie climat » n’est qu’en réalité qu’un démantèlement de l’entreprise publique. Le mécanisme est simple : faire perdre des clients à EDF via la hausse des tarifs régulés, la « concurrence » achète à l’ARENH et se fait un confortable bénéfice. Dépouillée de ses marges, le parc nucléaire d’EDF est voué à l’extinction au détriment de l’ensemble des français (ou presque). Les concurrents alternatifs n’ont absolument pas besoin d’investir dans des moyens de production.
    L’article 8 du la de loi énergie climat donne la possibilité au Gouvernement de porter, par décret, le plafond de l’ARENH à 150 TWh au lieu de 100 TWh ». Rappel : Le parc nucléaire fera au mieux 300TWh de production cette année.
    Qui capte la « rente » ?
    @Serge Rochain
    « Pas du tout, l’ARENH avait pour objectif (réussi) de protéger EDF de la concurrence. » Magnifique phrase en Novlangue ou de l’inversion de sens. Dans la logique de la loi NOME, la loi appelée fallacieusement «la loi énergie climat » n’est qu’en réalité qu’un démantèlement de l’entreprise publique. Le mécanisme est simple : faire perdre des clients à EDF via la hausse des tarifs régulés, la « concurrence » achète à l’ARENH et se fait un confortable bénéfice. Dépouillée de ses marges, le parc nucléaire d’EDF est voué à l’extinction au détriment de l’ensemble des français (ou presque). Les concurrents alternatifs n’ont absolument pas besoin d’investir dans des moyens de production.
    L’article 8 du la de loi énergie climat donne la possibilité au Gouvernement de porter, par décret, le plafond de l’ARENH à 150 TWh au lieu de 100 TWh ». Rappel : Le parc nucléaire fera au mieux 300TWh de production cette année.
    Qui capte la « rente » ?
    Nous faisons juste face à un dépouillement d’un bien public au profit d’intérêts privés. Et c’est légal…
    L’estimation de l’impact de la baisse de production sur l’EBITDA du Groupe EDF pour 2022 est évaluée à environ -29 MdE.

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  • L’auteur est avant tout un économiste et ses arguments démontrent largement qu’il ne maîtrise absolument pas les contraintes physiques qui s’impose à la gestion d’un réseau électrique.
    Quand il dit  » Il faut par contre restructurer en profondeur les marchés en favorisant des appels d’offre centralisés à plus long terme. C’est un moyen d’encadrer et de planifier les investissements à long terme. Les investissements dans les capacités de production réalisés aujourd’hui feront les prix de demain » il indique bien que seul un « monopole » peut et doit planifier des moyens de production pour répondre à l’équilibre instantané d’un réseau électrique. A ce jour le « marché » n’a toujours pas démontré son efficience où que ce soit !

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      • @Victor,

        Je vous conseille le visionnage de – https://www.youtube.com/watch?v=ienoSbONyhw
        Cela amène un point de vue économique d’un ancien Trader qui est toutefois bien renseigné et aidé pour parler de la « Physique » sous jacente au Marché de l’électricité.
        L’ancien Monopole public avec des variations de prix incitatives avait des avantages énormes et des économies d’échelle conséquentes…
        Maintenant que c’est cassé, Il n’y a plus qu’à espérer que cela ne va pas nous tirer trop vers le bas !!!

        Répondre
  • Merci APO pour votre lien vers « Le marché de l’électricité » qui montre parfaitement les complexités de ce fameux « marché » véritable usine à gaz (sic) dont je me demande, à l’image de l’affaire Kerviel – Société Générale, si il y a un véritable pilote dans l’avion. Personnellement je suis de plus en plus dubitatif et je ne vois pas comment le citoyen lambda, électeur démocratique, peut comprendre quoi que ce soit ?

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    • Et oui, les marchés sont pilotés souvent par intermittence et parfois balayés par des « coup de vent » brutaux qui font tomber les petits châteaux de cartes de certains et donnet des résultats aberrants…
      Toutefois, ils répondent en règle générale à une Logique qui est basée sur les hypothèses et les Data d’entrée de ce marché.
      Le passage sur Marcel boiteux et ses théories de prix variables (mais en situation de monopole) pour économiser les outils de production donc in fine un prix aux clients plus faible est assez éclairant et montre le « génie » de cet homme. EDF a su réellement bien marcher et faire marcher l’économie française… On verra avec notre nouveau « système ce que cela va donner (perso j’ai des craintes énormes !).

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