Se limiter à des mesures à court terme présentant le coût le plus bas par tonne de CO2 évitée compromet gravement nos objectifs climatiques

Se limiter à des mesures à court terme présentant le coût le plus bas par tonne de CO2 évitée compromet gravement nos objectifs climatiques

Le Monde de l’Énergie ouvre ses colonnes à Philippe Quirion, directeur de recherche au CNRS, affecté au CIRED, et auteur, avec le concours de 13 autres chercheurs, de l’article Réduction des émissions : du bon usage du coût de la tonne de CO₂ évité, publié le 15 août sur The Conversation. Nous revenons avec lui sur ces travaux et leurs conclusions.

 

Le Monde de l’Énergie —Vous avez récemment analysé, avec le soutien de plusieurs chercheurs, l’utilisation d’un outil statistique de décarbonation : le coût de la tonne de CO2 évitées. Pouvez-vous nous expliquer quel est son principe ?

Philippe Quirion —Ce n’est pas un outil statistique mais une règle qui paraît de bon sens : mettre en place les mesures les moins chères à efficacité donnée, ou pour le dire autrement, maximiser les émissions évitées pour un nombre d’euros dépensé donné.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont les avantages de l’utilisation de cette règle ?

Philippe Quirion —Ca permet de mettre de la rationalité dans le débat sur les politiques climatiques à mettre en oeuvre. On entend parfois « cette mesure (par exemple la taxation des émissions des jets privés) est inutile parce que les émissions en question sont faibles ». Or, si le coût par tonne évité est faible, il est justifié de mettre en place cette mesure même si le nombre de tonnes évitées est modéré.

Le Monde de l’Énergie —Pourquoi estimez-vous que cet indicateur encourage les politiques climatiques court-termistes ? Quels sont ses autres défauts ?

Philippe Quirion —C’est la manière dont cet indicateur est souvent utilisé qui est critiquable. Dans notre article, 13 collègues chercheurs et moi-même passons en revue les problèmes posés par cette utilisation. Ainsi, la plupart des édifices et infrastructures de transport de 2050 sont déjà existants à l’heure actuelle. La rénovation complète des édifices inefficaces s’étalera sur plusieurs décennies, car le rythme des rénovations énergétiques est limité par les capacités de l’industrie du bâtiment. De même, l’amélioration du réseau ferroviaire suit un calendrier similaire.

Par conséquent, se limiter à mettre en œuvre des mesures à court terme présentant le coût le plus bas par tonne de CO2, sans simultanément investir dans ces éléments essentiels à long terme, revient à compromettre gravement nos objectifs climatiques et à courir à l’échec.

Le Monde de l’Énergie —Plus globalement, vous montrez que se concentrer sur cet indicateur peut inciter à privilégier l’électrification des usages, plutôt que de réduire les consommations. Pourquoi cette stratégie peut s’avérer contre-productive ?

Philippe Quirion —Pour plusieurs raisons. D’abord, les divers secteurs de l’économie sont interconnectés : le remplacement d’une voiture diesel par un véhicule électrique réduit les émissions dans le secteur des transports, mais il est important de noter que la production d’électricité nécessaire pour alimenter cette voiture, ainsi que la fabrication de sa batterie, engendrent également des émissions de CO2.

Globalement, le bilan demeure positif, cependant, il est essentiel de prendre en considération ces émissions pour calculer avec précision le coût par tonne de CO2 évitée, une étape qui n’est pas toujours correctement effectuée.

Ensuite, il est important de noter que deux politiques peuvent générer le même coût en termes d’euros, mais l’impact de ce coût peut varier en fonction des populations qu’elles touchent. Par exemple, en moyenne, un cadre effectue cinq fois plus de voyages en avion qu’un ouvrier. Par conséquent, l’introduction d’une taxation sur le transport aérien (dont la fiscalité est actuellement très favorable) peut contribuer de manière significative, plus que d’autres mesures climatiques, à atténuer les inégalités en faisant supporter une partie de ce coût par des populations plus aisées.

Enfin, il faut prendre en compte les co-bénéfices de l’action climatique. Par exemple, dans le domaine des transports, réduire l’utilisation des véhicules à essence et diesel a un impact positif sur la qualité de l’air, ce qui se traduit par des avantages pour la santé. Cependant, il est essentiel de reconnaître que toutes les solutions visant à réduire l’utilisation de ces types de véhicules ne sont pas équivalentes. Par exemple, tandis que les véhicules électriques éliminent les émissions de polluants liées à la combustion, ils génèrent tout de même des particules fines dues à l’usure des pneus, des freins et de la chaussée. En comparaison, des alternatives telles que le vélo, la marche, la réduction des déplacements et les transports en commun électriques présentent des avantages supérieurs sur ce plan.

En ce qui concerne le domaine du logement, simplement remplacer le fioul ou le gaz par une pompe à chaleur (PAC) électrique peut sembler être l’option la moins coûteuse en termes de coût par tonne de CO₂ évitée. Cependant, il est crucial de ne pas oublier que dans les logements très mal isolés, couramment appelés « passoires thermiques », les PAC peuvent avoir un rendement moins efficace, et les modèles de PAC classiques peuvent ne pas suffire à maintenir une température confortable. De plus, cette substitution ne résoudra pas de manière exhaustive le problème de la précarité énergétique, qui a des répercussions significatives sur la santé des occupants. En outre, elle pourrait augmenter la demande d’électricité en période de grand froid, renforçant ainsi la principale vulnérabilité du système électrique français.

Au premier abord, une rénovation complète et hautement efficace de ces logements peut sembler plus onéreuse en termes de coût par tonne de CO₂ évitée. Cependant, si l’on prend en considération les problèmes de santé engendrés par la précarité énergétique et les charges associées au système électrique, cette approche se révèle être une composante essentielle de la solution optimale pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre de la France.

Philippe Quirion

Philippe Quirion est directeur de recherche au CNRS, affecté au CIRED. Ses travaux portent sur l'économie de l'énergie et l'économie de l'environnement. Il a publié 65 articles dans des revues scientifiques à comité de lecture. Il préside (bénévolement) l'association Réseau Action Climat France.