« Les investissements bas-carbone du secteur pétrogazier restent bien inférieurs à ce qui est nécessaire »

« Les investissements bas-carbone du secteur pétrogazier restent bien inférieurs à ce qui est nécessaire »

Dans un entretien au Le Monde de l’Énergie, Adriaan Rademaker, analyste chez Carbon4 Finance, expert du secteur pétrogazier, revient sur la place problématique des majors pétrolières dans la transition énergétique.

Le Monde de l’Énergie —Carbon4 Finance a récemment publié un rapport sur le secteur pétrolier et gazier, pour évaluer leur investissement dans la transition énergétique. Quelles sont ces principales conclusions ?

Adriaan Rademaker —Ce rapport analyse en détails 150 des plus grandes entreprises du secteur pétrogazier, sur la base d’informations disponibles publiquement. Les conclusions de cette étude sont multiples. En premier lieu, on a constaté que les volumes d’extraction, de transport, de raffinage, et de vente d’hydrocarbures ont augmenté de 31% en moyenne sur les cinq dernières années pour les entreprises issues de notre échantillon. C’est en contradiction totale avec les objectifs climatiques fixés par l’Accord de Paris. L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), une référence dans le domaine, estime qu’il faudra diviser par quatre la demande en hydrocarbures d’ici à 2050 pour avoir une chance de limiter le réchauffement à 1.5°C d’ici la fin du siècle. Les conclusions de notre étude montrent que les entreprises du secteur pétrogazier n’ont pas pris la mesure de cette urgence, ou qu’elles font le choix de l’ignorer. Les prix très élevés du pétrole et du gaz sur le marché encouragent ces entreprises à réaliser des investissements majeurs dans les infrastructures de forage et de transport d’hydrocarbures, au mépris total des injonctions à réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

Le Monde de l’Énergie —En matière de transition vers les technologies bas-carbone, quels sont les bons et les mauvais élèves parmi les majors pétrolières ?

Adriaan Rademaker —Dans l’ensemble, l’Agence Internationale de l’Énergie rappelle que les investissements bas-carbone des entreprises pétrogazières restent bien inférieurs à ce qui est nécessaire. Comme le montre le graphique ci-dessous, les entreprises du secteur ont consacré en 2021 et 2022 une part marginale de leurs investissements au développement des énergies bas-carbone.

 

Figure 1 : Répartition des dépenses en espèces de l’industrie pétrolière et gazière, 2008-2022
(source : https://www.iea.org/reports/world-energy-investment-2023/overview-and-key-findings)

Ces chiffres cachent néanmoins des différences fortes entre les entreprises. Il convient en effet d’opérer une distinction entre les entreprises européennes et les autres. Les entreprises européennes se considèrent davantage comme des énergéticiennes intégrées, tandis que les autres, notamment les américaines, sont exclusivement productrices d’hydrocarbures. Les types d’investissements réalisés par les entreprises du secteur illustrent cette dichotomie : les investissements visant à diversifier l’offre (notamment via le développement d’énergies renouvelables) sont quasiment inexistants chez les entreprises basées aux États-Unis, en Asie, et au Moyen-Orient. À l’inverse, des entreprises comme BP, Shell, et dans une moindre mesure TotalEnergies, toutes trois basées en Europe, intègrent le développement des énergies renouvelables dans leur stratégie, ainsi qu’une réduction des volumes d’hydrocarbures mis sur le marché (hormis pour TotalEnergies). Notons toutefois, que BP et Shell ont toutes deux revu à la baisse leurs objectifs climatiques récemment. Est-ce l’effet des hausses de tarifs récents et des perspectives de profits accrus à court terme ?

En ce qui concerne les autres acteurs majeurs du secteur (ExxonMobil, Chevron, Saudi Aramco, et Gazprom pour ne citer qu’eux), leurs investissements dans le développement des énergies bas-carbone sont quasiment inexistants, et leurs stratégies climatiques sont embryonnaires, voire inexistantes. En outre, ces entreprises font fi des appels de l’AIE à réduire les volumes d’hydrocarbures, dans un manifeste mépris des objectifs climatiques mondiaux.

Le Monde de l’Énergie —Quelles sont les tendances récentes et à plus long terme en la matière ?

Adriaan Rademaker —Le secteur est actuellement porté par la tendance inflationniste du prix des énergies fossiles.

Les entreprises pétrolières affichent à court terme des rentabilités historiques. Toutefois, cet état de fait ne devrait pas durer. Il est tout à fait vraisemblable que nos sociétés atteindront leur pic de consommation d’hydrocarbures lors de la décennie en cours. Si ces prédictions s’avèrent justes, les implications pour les entreprises pétrolières sont très importantes, puisqu’elles devront composer avec une demande décroissante, couplée à une réduction des prix des énergies fossiles.

Le consensus scientifique est clair : pour avoir plus de 50% de chance de limiter le réchauffement à +1.5°C d’ici 2100, il nous faut atteindre le net-zéro global à horizon 2050. Le scénario normatif NZE (Net Zero Emissions by 2050) de l’AIE définit le chemin à suivre pour le secteur de l’énergie : la demande mondiale en hydrocarbures (pétrole et gaz) doit être divisée par quatre entre aujourd’hui et 2050. En parallèle, il faudra faire appel à un développement massif des énergies renouvelables, couplé à une électrification accrue de nos usages et à des efforts importants de sobriété.

Le Monde de l’Énergie —Que pensez-vous des méga-fusions qui ont eu lieu dans le secteur aux États-Unis en fin d’année dernière, et des déclarations de groupes européens visant à réduire leurs investissements dans les EnR ?

Adriaan Rademaker —ExxonMobil a racheté Pioneer pour 60 milliards de dollars, et Chevron a annoncé le rachat de Hess pour 53 milliards de dollars. Les deux super majors font le pari que la demande en hydrocarbures restera élevée dans les années à venir. Le patron de Chevron, Mike Wirth a lui-même récemment déclaré qu’il ne croyait pas aux prévisions de l’AIE selon lesquelles la demande de combustibles fossiles atteindrait son maximum avant 2030.

En outre, les découvertes de nouvelles réserves d’hydrocarbures se font de plus en plus rares. De ce fait, il est moins cher pour les entreprises pétrolières d’augmenter leurs réserves en achetant d’autres entreprises, plutôt que de chercher à découvrir de nouvelles réserves par leurs propres moyens. Grâce au rachat de Hess, Chevron met la main sur d’importantes réserves en Guyane, tandis qu’ExxonMobil devient le plus gros producteur du bassin Permien, source majeure de production de pétrole et de gaz de schiste, et première région de production d’hydrocarbures aux États-Unis. Notons que les réserves dont la mise en production peut se faire rapidement – c’est le cas des champs du bassin Permien sur lesquelles ExxonMobil a mis la main – sont idéales en cas d’incertitude sur le rythme de la transition énergétique.

Enfin, des profits records en 2022 et 2023 ont permis aux super majors d’augmenter leur attractivité, et donc d’opérer des rachats par échange d’actions, sans faire appel à leurs liquidités ou à de la dette, devenue trop onéreuse à la suite de l’envolée des taux d’intérêts. Grâce à cette méthode de rachat, les super majors américaines se sentent pousser des ailes, et les consolidations d’entreprises pétrolières, notamment aux États-Unis, pourraient bien ne pas s’arrêter là.

Cette tendance est à mettre en regard d’une réduction des investissements dans les projets d’énergies renouvelables, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. L’augmentation rapide des taux d’intérêts rend les rachats d’entreprises par échange d’actions moins onéreuses que le financement de nouveaux projets d’énergies renouvelables, qui font souvent appel à de la dette. En effet, plusieurs projets d’éolien offshore ont été annulés en raison d’un manque de rentabilité dû à l’augmentation des taux d’intérêt et des disruptions dans les chaînes d’approvisionnement. Il n’en reste pas moins que les transactions opérées par Chevron et ExxonMobil soulignent une divergence croissante de stratégie entre les majors américaines et européennes. Bien qu’elles aient récemment indiqué qu’elles se désinvestiraient moins rapidement que prévu du pétrole et du gaz, les majors européennes sont engagées dans des stratégies énergétiques plus diversifiées, qui passent notamment par le développement d’énergies renouvelables à grande échelle.

Le Monde de l’Énergie —Quels leviers pourraient permettre de contraindre ces groupes à accélérer leur décarbonation ?

Adriaan Rademaker —Le premier levier est financier : certains investisseurs font le choix de réduire ou de supprimer leurs investissements dans les énergies fossiles, par conviction ou pour réduire leur exposition au risque. Récemment, le collectif Follow This, accompagné de 27 investisseurs institutionnels, a soumis une résolution à l’assemblée générale de Shell pour lui demander d’aligner ses objectifs climatiques avec ceux de l’Accord de Paris. Ensemble, ce consortium d’investisseurs gère 3 900 milliards d’euros et détient 5 % du capital de Shell. En parallèle, certaines banques font le choix de ne plus financer d’entreprises pétrogazières en développant des politiques d’exclusion des énergies fossiles.

Le second levier réside dans la mise en place de nouvelles réglementations et dans l’opposition à des nouveaux projets. Les préoccupations environnementales locales, combinées à la lutte contre le changement climatique, ont renforcé l’opposition aux nouveaux projets d’exploitation fossile dans certaines régions du monde. Il en résulte parfois de longues procédures d’autorisation et des litiges, qui entraînent des retards dans la réalisation des projets et une augmentation des coûts. Dans certains cas, des projets ont même été annulés à la suite d’une opposition trop importante.

Avec l’émergence du pétrole et du gaz schiste, la grande majorité de la croissance de la production mondiale de pétrole et de gaz repose sur la fracturation hydraulique, qui permet d’extraire ces ressources piégées dans la roche mère. Certaines des préoccupations les plus vives ne sont pas directement liées au climat (pollution locale, augmentation de l’activité sismique, impact sur l’approvisionnement en eau, etc.), néanmoins, les interdictions de fracturation hydraulique sont très souvent discutées dans le contexte du maintien des combustibles fossiles sous terre et de la prévention des fuites de méthane. Ainsi, la fracturation hydraulique a déjà été interdite dans une grande partie de l’Europe, et dans certains états des États-Unis et d’Australie.

Quoi qu’il en soit, il est indispensable de contraindre les entreprises pétrolières à se transformer, par tous les moyens possibles. Il en va de l’atteinte des objectifs de réductions des émissions mondiales, une question existentielle pour l’humanité.

Adriaan Rademaker

Adriaan Rademaker est analyste chez Carbon4 Finance. Il est expert du secteur pétrogazier, en charge du suivi des entreprises du secteur au sein de l’équipe.