« L’hydrogène bas-carbone est l’une des solutions holistiques pour les différents défis de la transition énergétique »

« L’hydrogène bas-carbone est l’une des solutions holistiques pour les différents défis de la transition énergétique »

Alena Fargère, investisseuse au sein du fonds SWEN Impact Fund for Transition 2, analyse, dans un entretien avec Le Monde de l’Énergie, la place de l’hydrogène bas-carbone dans la transition énergétique, en particulier dans l’Union européenne.

Le Monde de l’Énergie —En quoi la production d’hydrogène bas-carbone est un enjeu-clé de la transition énergétique ?

Alena Fargère L’hydrogène bas-carbone est l’une des solutions holistiques pour adresser les différents défis de la transition énergétique, qui permet de décarboner à la fois la production de l’énergie ainsi que de multiples usages finaux.

Au niveau de la décarbonisation de l’énergie, l’électrolyse de l’eau, pour ne citer que ce type de procédé, se présente comme une solution pour l’intégration plus massive des énergies renouvelables car elle offre un moyen viable d’utiliser, stocker et transporter l’énergie intermittente sous forme d’hydrogène propre.

Quant aux usages finaux, l’hydrogène permet de décarboner les industries, y compris les plus difficiles à électrifier comme la sidérurgie, le chauffage, et les transports, tout en améliorant la qualité de l’air.

Le Monde de l’Énergie —Quelles sont les techniques de production d’hydrogène bas-carbone, et quels sont leurs avantages, inconvénients, et bilan carbone ? Que pensez-vous des critiques adressées au vaporeformage du gaz naturel associé à des techniques de CCUS, dont l’impact carbone total resterait extrêmement élevé ?

Alena Fargère Parmi les techniques de production d’hydrogène renouvelable, figure l’électrolyse de l’eau, un procédé qui décompose l’eau en oxygène et hydrogène. Le procédé, alimenté en électricité renouvelable est capable de produire de l’hydrogène décarboné, appelé vert. L’avantage de ce dispositif réside dans sa capacité à utiliser directement des énergies renouvelables intermittentes pour produire de l’hydrogène vert et donc faciliter son intégration plus massive.

Une autre technique pour produire de l’hydrogène renouvelable utilise des petites unités de vaporeformage (SMR, Steam Methane Reforming en anglais) avec du biométhane, un gaz renouvelable et décarboné produit à partir de déchets biogéniques.

Aujourd’hui encore 95% d’hydrogène produit provient des techniques utilisant des hydrocarbures. Parmi les plus utilisées figure la vaporeformage du gaz naturel, où environ 10 kg de CO2 sont émis pour chaque kilo d’hydrogène produit, cet hydrogène est appelé gris. Il existe des moyens pour partiellement décarboner ce procédé tout en utilisant des infrastructures de production existantes. Le vaporeformage du gaz naturel peut être associé à des techniques de CCUS (Carbon Capture, Utilization, and Storage en anglais)  permettent de réduire de 60% à 90% les émissions de carbone de l’hydrogène produit, cet hydrogène est appelé bleu.

La dynamique de décarbonisation de production d’hydrogène est progressive. Historiquement, il faut compter entre 1 et 2 euros pour produire un kilo d’hydrogène gris contre 4 à 8 euros pour un kilo d’hydrogène vert. Néanmoins, à la suite du choc récent sur les prix du gaz, le cout de production de l’hydrogène gris a drastiquement monté : avec le prix du gaz à 150 euros par MWh, l’hydrogène gris revient à 7 euros le kilo. Dans ce contexte l’hydrogène vert peut être compétitif pour certains projets, notamment ceux bénéficiant d’une connexion directe aux parcs solaires ou éoliens. Si les prix de l’énergie reviennent à la normale, la différence entre l’hydrogène carboné et décarboné continuera quand même à s’atténuer grâce aux gains d’échelle et à un effet d’apprentissage, avec le croisement des courbes de couts de production attendu entre 2025 et 2035 selon les projets.

Le Monde de l’Énergie —Quels sont les objectifs de l’Union européenne en termes de production d’hydrogène bas-carbone d’ici 2030 et 2050 ? Vous semblent-ils techniquement et économiquement réalistes ?

Alena Fargère La stratégie initiale de l’Europe Green Deal pour l’hydrogène visant 2×40 GW d’électrolyse en 2030, a été renforcée en mai 2022 afin d’améliorer l’indépendance énergétique européenne à la suite du conflit entre la Russie et l’Ukraine. Dans son plan RePowerEU, la Commission Européenne souligne une double urgence à décarboner et rendre plus résilient le système énergétique européen et fait plus que doubler l’objectif de capacités d’électrolyse installées en Europe : le nouvel objectif est désormais de produire 10Mht d’hydrogène renouvelable domestiquement d’ici 2030 (équivalent à 90-100 GW des capacités installées selon l’efficacité et le taux de charge) et autant importé des pays voisins.

Pour atteindre cet objectif très ambitieux, le secteur industriel doit s’aligner sur la chaîne de valeur de l’hydrogène bas carbone, de la production aux usages finaux.

Aujourd’hui, la capacité d’électrolyse installée sur le continent n’atteint pas 1 GW, il est donc crucial de déployer plus de projets et à plus grande échelle. Les capacités de fabrication des électrolyseurs en Europe doivent être également mises à l’échelle et être au moins multipliés par 10 pour d’ici 2025.

Les institutions européennes, les industriels et les acteurs financiers devront mobiliser des moyens financiers considérables pour soutenir l’ambition du plan hydrogène européen. Les investissements nécessaires en Europe sont en effet estimés à 200 milliards d’euros seulement dans les infrastructures de production d’hydrogène vert d’ici 2030. En plus, des investissements complémentaires importants seront nécessaires pour financer la décarbonisation des usages finaux, le transport et le stockage de l’hydrogène, les coûts de l’industrialisation et de la R&D associés. Il est ainsi urgent que les acteurs de financement public et privé travaillent main dans la main pour établir des schémas innovants et cohérents de partage des risques.

Le Monde de l’Énergie —Quelles synergies existent entre le développement des renouvelables intermittents et la production d’hydrogène par électrolyse de l’eau (hydrogène « vert ») ?

Alena Fargère La consommation énergétique d’électrolyseurs s’adapte au profil intermittent des énergies renouvelables et peut donc accommoder le profil de production de ces dernières pour éviter partiellement l’investissement dans le renforcement massif du réseau électrique. Par ailleurs, l’hydrogène représente un moyen de stockage de longue durée pour des grands volumes d’énergie complétement décarbonée et permet d’utiliser les énergies intermittentes comme le solaire ou l’éolien qui sinon seraient perdues.

Alena Fargère

Directrice de participations au sein de l’équipe fondatrice du SWEN Impact Fund for Transition, premier fonds Européen dédié au financement d'infrastructures de gaz renouvelables, biogaz et hydrogène ; ancienne économiste pour Air Liquide ; collabore avec le Conseil Mondial de l’Énergie et l'ONU sur les stratégies liées aux énergies durables, au gaz et à la mobilité.