Faut-il sortir du nucléaire ?

Faut-il sortir du nucléaire ?

Géraldine Woessner vient de sortir « Faut-il sortir du nucléaire ? » dans la nouvelle collection de livres « Ça fait débat » « pour les Nuls » dirigée par Olivier Duhamel, qui décryptent les sujets d’actualité brûlants. La journaliste du « Point » nous donne ici les clés pour tout comprendre au débat sur le nucléaire.

Pourquoi la France a-t-elle eu recours au nucléaire ? Quels sont les risques environnementaux du nucléaire ? Le nucléaire coûte-t-il vraiment moins cher ? Peut-il sauver le climat ?

Interview.

Vous êtes une adepte et spécialiste du fact-checking… Le nucléaire apparaît comme un sujet controversé où désinformations, fantasmes, lobbys et contre-vérités abondent chaque jour. Est-ce la raison pour laquelle vous avez voulu mener votre « enquête » ?

Oui et non. L’expérience du fact-checking m’a surtout appris à me méfier de moi-même ! En réalisant une chronique quotidienne sur la base de déclarations de personnalités entendues le jour même, j’ai réalisé à quel point certaines idées reçues étaient tellement ancrées dans nos esprits que plus personne ne se souciait d’en vérifier la source, ou la réalité. Trois fois sur cinq environ, mes recherches m’ont conduite à une conclusion complètement opposée à l’idée que je me faisais a priori du sujet. Mais je n’ai pas « choisi » de me pencher sur le nucléaire.

J’ai simplement, au départ, abordé la question en cherchant à comprendre si ce qu’on disait sur son coût, comparé à celui des énergies renouvelables, était vrai.

Or, pour répondre à cette question plus précisément que par un slogan, j’ai découvert qu’il fallait prendre en compte, et étudier, une foule de problématiques, qui vont bien au-delà des seuls coûts de production habituellement mis en avant : quel sera le coût du démantèlement des centrales ? Pour les énergies solaires ou éoliennes, quel sera celui du stockage, des câbles qu’il faudra tirer pour les raccorder au réseau, pour quel service rendu ? Etc.

Cette approche a dû plaire à Olivier Duhamel, directeur de la nouvelle collection des éditions First-Pour Les Nuls (Ça fait débat), puisqu’il m’a contactée pour me proposer de travailler sur le nucléaire.

N’ayant – a priori – pas d’idée préconçue, j’ai été ravie d’accepter. Et je me suis astreinte à la même méthodologie que pour tous les sujets que je traite : ne jamais prendre pour argent comptant ce que dit un lobby, qu’il soit pro ou anti, mais tenter de trouver la source la plus neutre possible, la comprendre, et retranscrire ce qu’elle dit.

Quelle est la chose la plus surprenante que vous avez découvert en préparant ce livre ?

Quand on suit cette méthodologie, je dois avouer qu’on tombe des nues. J’avais huit ans lorsque s’est produit le drame de Tchernobyl, et j’ai grandi, comme la majorité du public, dans la terreur du nucléaire. Je croyais qu’on lui devait des centaines de milliers de morts et de malformations.

Entendons-nous : les conséquences environnementales et sanitaires de cette catastrophe – comme des autres ! -, sont réelles, mais la perception qu’on en a est très éloignée de la réalité constatée, mesurée et chiffrée par les experts internationaux, dont il est impossible de soutenir qu’ils seraient payés par l’industrie nucléaire.

Le Comité scientifique des Nations Unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (UNSCEAR), composé de scientifiques venant de 27 pays, fonctionne sur le même modèle que le GIEC pour le climat !

J’expose leurs conclusions, ainsi que celles de scientifiques suivant les cohortes de survivants d’Hiroshima, de Nagasaki, de Tchernobyl ou de Fukushima : les morts du nucléaire sont infiniment moins nombreux qu’on ne le dit, de même que les cancers provoqués par ces tragédies, qui ne dépassent pas, à ce jour, quelques milliers de cas.

C’est ce que je documente dans mon livre. Ce bilan est appelé à évoluer, évidemment, car les lésions causées par les radiations peuvent mettre des années à produire des conséquences, mais cela restera sans commune mesure avec ce qu’entretient la croyance populaire. En revanche, les traumatismes provoqués par les accidents nucléaires ont eu des conséquences sanitaires lourdes (avortements volontaires, suicides, dépressions, alcoolisme…) dont on tend à sous-estimer les effets.

J’ai également tenté, dans le livre, de donner au lecteur les clés de compréhension d’une telle dichotomie, en expliquant quels sont les effets des radiations sur la santé. Par exemple, je m’affolais moi aussi, avant ces recherches, des taux mesurés de tritium dans l’environnement.

Jusqu’à ce que je réalise que le tritium est peu radio-toxique, et qu’il faudrait boire environ 2 litres d’eau tritiée à 78 000 béquerels chaque jour, pendant toute l’année, pour recevoir 1 millisievert de radioactivité, cette dose étant encore trois fois inférieure à la dose de radioactivité naturelle reçue par chaque Français chaque année.

Je détaille ces notions (becquerel, millisievert…) dans le livre, car il me semble que si on ne les comprend pas, alors on ne peut pas, en conscience, se faire une opinion raisonnée, et encore moins voter pour tel ou tel projet. Sans parler de détecter les vrais sources d’inquiétude !

Car elles existent. La carte des retombées de Césium 137 sur la France mérite d’être disséquée. Bref : je suis allée de découvertes en découvertes et, oui (puisque c’était votre question initiale), je pense que la population française est mal informée.

De récents sondages montrent que les Français pensent que le nucléaire participe au réchauffement climatique. Comment expliquez-vous une telle méconnaissance des Français à propos du nucléaire ?

Comme les énergies renouvelables, l’énergie produite par l’électricité nucléaire n’émet aucun CO2. Elle en émet indirectement, par les infrastructures qu’elle induit : 12 grammes en moyenne par kilowattheure produit, selon le GIEC, soit quatre fois moins que le solaire (41 gr), et 68 fois moins que le charbon.

A mon sens, la méconnaissance des Français vient d’une confusion fondamentale dans le débat public : les Verts, et EELV aujourd’hui, ont fait de l’abandon du nucléaire un marqueur de leur politique, bien avant que surgissent les problématiques de réchauffement climatique.

Les autres partis, qui n’ont jamais investi le champ de l’environnement, se sont contentés de reprendre les positions d’EELV pour verdir leurs programmes et leurs politiques. Et quand les enjeux ont évolué, les Verts ont fait le choix de garder ce marqueur : la lutte contre le nucléaire reste prioritaire, par rapport aux défis que pose le réchauffement climatique.

La loi de 2015 relative à la transition énergétique de Ségolène Royal avait pour objectif de porter la part du nucléaire dans la production électrique de la France à 50%, contre 72% aujourd’hui.

Il existe de bons arguments pour défendre cette position (le risque que présente un mono-approvisionnent, par exemple), mais les politiques ont préféré mettre en avant la transition énergétique : on a vendu au public qu’on allait réduire la part du nucléaire pour sauver la planète.

L’opinion a naturellement associé, à partir de ce discours, les émissions de CO2 à la production nucléaire ! On ne saurait être plus loin de la réalité, puisque cette loi consiste, en réalité, à remplacer par des énergies renouvelables une énergie qui est déjà bas-carbone.

Elle n’aura strictement aucun impact sur les émissions de CO2, et sur le réchauffement climatique. Les sondages que vous citez prouvent que l’opinion l’ignore : c’est un grave problème démocratique, car les électeurs risquent de se prononcer sans connaître les enjeux, ni les conséquences, de ce pour quoi ils votent.

Vous abordez dans votre chapitre « Épopée du nucléaire » l’histoire de la bombe et du nucléaire militaire… Pourquoi, malgré l’avènement du nucléaire civil, nombreux sont ceux qui mettent ces deux technologies dans le même panier ?

Ils sont fondés à le faire ! L’histoire du nucléaire civil est intimement liée au développement du nucléaire militaire. On a découvert la fission de l’atome à une époque où les canons grondaient, et qui peut dire si, sans les formidables budgets alloués à l’époque à l’armée, la recherche civile aurait aussi rapidement progressé ?

J’ai pensé ce chapitre important, car il permet à chacun de reprendre pied dans sa propre histoire, et ses propres émotions. Pour comprendre ce qui distingue aujourd’hui le nucléaire civil du nucléaire militaire, il faut être capable, même grossièrement, de les appréhender.

Vous évoquez les déchets nucléaires qui posent question et font peur, à juste titre. Le projet Cigéo de Bure est-il selon-vous la solution ou faut-il encore explorer d’autres pistes ?

Sincèrement, je l’ignore. Le débat est complexe, il implique des conséquences, suppose de vrais choix politiques, et il reste ouvert… Mais c’est cet état de fait que je déplore, parce qu’un jour, après bientôt 20 ans de débats, il va bien falloir trancher ! Mon livre tente d’exposer les enjeux d’un choix éclairé.

De quels volumes parle-t-on ? De quelle dangerosité ? Les arguments des opposants – un débat biaisé par l’absence de réelles alternatives, des risques intrinsèques – sont parfaitement valables, comme le sont ceux des partisans de l’enfouissement – un risque infinitésimal de remontée des déchets, la crainte que dans un siècle, l’ État ne puisse plus assurer la sécurité d’un stockage en surface…

Je me contente d’exposer les faits à notre disposition. A chacun de se prononcer.

Dernière question… alors, selon-vous, faut-il sortir du nucléaire ?

Je suis convaincue d’une chose : qu’il est urgent d’attendre. Si vous m’aviez posé cette question en 2012, après le drame de Fukushima, ma réponse aurait sans doute été différente.

Mais en 2019, confrontés à l’urgence du réchauffement climatique, notre devoir est d’établir des priorités.

Parce que le nucléaire est une énergie bas-carbone, parce que nous savons gérer les déchets (en les vitrifiant, quand les déchets des centrales à charbon se répandent librement dans l’atmosphère), parce que note parc, construit, n’exige pas d’investissements délirants, parce que, surtout, nous ne savons pas stocker l’énergie intermittente (solaire et éolienne), j’estime personnellement que le risque associé à un abandon du nucléaire surpasse les avantages qu’on pourrait attendre d’une sortie.

La France, justement parce que la part du nucléaire dans sa production d’électricité est énorme (72%), est aux avant-postes des solutions de demain : quand la plupart des autres pays, comme l’Allemagne, l’Inde, la Chine, concentrent leurs efforts sur la décarbonation de leur électricité, la France peut déjà passer à la phase deux – celle que tout le monde redoute.

Notre électricité est déjà décarbonée. Pour progresser, nous devons nous attaquer aux transports, aux bâtiments… C’est plus difficile, évidemment. Mais c’est aussi, collectivement, ce que la Planète attend de nous.